Comédienne, metteuse en scène, autrice, Magalie Ehlinger réinvente le théâtre contemporain et propose à travers son univers poétique une réécriture moderne des mythes issue du travail de “plateau”. Nommée par l’essayiste Bruno Tackels, l’écriture de plateau est une discipline qui émerge dans les années 90, portée par ses incontournables pionniers Rodrigo Garcia, Joël Pommerat ou encore la troupe des Castellucci. Théorisée et pratiquée, elle bouleverse la conception classique du théâtre en brisant la hiérarchie connue entre la figure centrale du texte et la mise en scène. Le processus de création et la matière qui émane des comédiens eux-mêmes déterminent ainsi de nouveaux rapports à l’écriture.

1. Astre, avec Magali Ehlinger.- Photographie digitale de Pierre Rich.

1. Astre, réflexion sur la poussière cométaire, avec Magalie Ehlinger.- Strasbourg, 2018.- Photographie digitale de Pierre Rich.

Autodidacte affirmée, Magalie Ehlinger débute le théâtre à l’école, dans les ateliers scéniques proposés par les établissements scolaires. Elle poursuit sa pratique au lycée, puis vient s’installer à Strasbourg en 2005 pour continuer ses études d’archéologie, sa seconde passion. Elle s’investit dans un collectif local où elle expérimente le travail d’improvisation et découvre l’écriture de plateau. En parallèle, elle se lance dans une aventure solitaire, pour explorer sa propre individualité. De là naît en 2013 sa première pièce intitulée Eclaircie qui porte sur le thème de la souveraineté. Une phase test où la comédienne tâte, essaie, expérimente. Ses études universitaires terminées, elle privilégie le théâtre, “sa voie”, mais laisse une place essentielle à l’archéologie en se plongeant dans les mythes, “vivier incroyable d’imaginaire et de créativité”, afin d’y ajuster sa propre perspective artistique.
Magalie Ehlinger fonde sa compagnie ///E///, portée par un fort désir d’affirmer sa sensibilité esthétique. Un nom intrigant, porteur de sens lorsque l’on en discerne les fondements. Un choix d’abord personnel : la lettre E, comme celle qu’elle ajouta à son prénom toute jeune – une première phase d’émancipation et d’affirmation de son Moi. “E”, c’est aussi la lettre inscrite sur le  fronton du temple d’Apollon à Delphes, contraction de ei, “tu es”, défini par Plutarque comme une réponse aux célèbres aphorismes “Connais-toi même” et “Rien de trop”. Selon Magalie Ehlinger, “le théâtre porte cette force là de définir qui on est et où on se place”. En résumé, le joli sobriquet est “une invitation à chacun, ceux qui croisent la compagnie, à trouver son “e”, s’émanciper et rebondir, trouver sa place”.

2. Portrait de Magalie Elhinger.- Photographie digitale de Vincent Copyloff.

2. Portrait de Magalie Elhinger.- Photographie digitale de Vincent Copyloff.

Ses inspirations sont multiples : l’oenologie, l’équitation vivier prospère d’impulsions, l’archéologie puissamment ancrée et fondement de sa pensée, la lecture une source prolifique dont elle se “nourrit” entre mythologie, essais philosophiques, littérature romantique allemande. Plus que des influences, ces substances viennent compléter les moments de l’ordinaire : “Je ne vois pas de scission entre ce qu’on fait artistiquement et ce que l’on vit au quotidien”. La recherche précède l’idée : l’artiste s’immerge dans un thème, explore, fouille, amasse les richesses, se “nourrit” et “répertorie” pour s’imprégner de “matière artistique”. Plus encore, elle explore les réalités détraquées, qui peuvent la “rebuter”, pour en extraire une sorte de “friction” qui aboutira doucement sous sa plume.
Puis, l’écriture. “Un moment privilégié”. Une assuétude pourtant sans routine propre. Les mots se couchent sur le papier, tantôt le matin dans l’énergie fébrile d’une journée naissante, tantôt le soir où “le temps se ralentit”, propice aux pensées vagabondes et à la prose rêveuse. Parfois lui viennent ce qu’elle appelle joliment des “fulgurances”, qui désignent ces instants où l’idée jaillit et se diffuse. “Je les prends comme elles viennent, puis les trie, les ordonne, leur trouve une place”. Elles forment un “agrégat” où l’autrice saisit la matière qui s’ajuste à sa sensibilité artistique puis transcrit ce qu’il en émerge. Le flot de pensées s’ordonne, une esquisse se forme : c’est le passage au plateau. Là, avant le travail d’écriture propre, “c’est un processus d’improvisation” : on échafaude, conçoit, compose avant l’aboutissement final. La matière est fixée, pétrie, refixée pour penser des situations, personnages et récits. Rythmés par les allers et venues au plateau, propositions et essais germent, sans jamais forcer “la temporalité d’une œuvre”. La création dans son processus se modèle et se réinvente perpétuellement.
Je ne différencie pas le travail d’écriture et l’apport de jeu scénique”. Exercer la voix, la gestuelle et le corps, maîtriser ses émotions est primordial. Néanmoins, aucune injonction ne détermine l’écriture du jeu. L’axe de représentation est porté par l’intention sincère donnée par la comédienne. Le motif étant de ne pas “s’enfermer” mais plutôt de se libérer des mécanismes préétablis et processus ancrés. A la question du rapport avec le public, Magalie nous confie sa volonté d’inclure les spectateurs, de les rendre protagonistes dans ce moment de partage : “Je ne porte pas le public, c’est le public qui me porte”. Le point d’orgue, c’est la confiance. Un public froid, une scène exiguë ou des obstacles techniques ; l’environnement parfois déstabilisant est intégré à l’émotion résolue du personnage… “Quand j’ouvre une scène, j’aime tâter l’ambiance, l’énergie de la salle. J’ai envie de rassurer les gens, leur dire ça va bien se passer, on va traverser ça ensemble.Magalie Ehlinger crée une atmosphère intimiste, et embrasse le public dans son univers onirique. Au-delà de transmettre une émotion, un plaisir – c’est l’idée de faire un voyage avec le public qui prévaut. L’utilisation des mythes n’est pas anodine : “Les figures mythologiques sont monstrueuses, elles sont soit en métamorphoses, soit en passe de l’être, complètement déjantées, inacceptables du point de vue de la morale”. “Ouvrir la réflexion,” créer le doute, le questionnement sur le normal et l’anormal relève d’une volonté de “suggérer de nouvelles perspectives et de les explorer ensemble”. Elle ajoute : “Tu peux tout te permettre, dans la fiction, c’est immédiat comme catharsis. L’espace fictionnel n’engage pas personnellement mais ouvre des portes.

3. La banane et le complot des gens qui pleurent, avec Magali Ehlinger.- Photographie digitale de Marc Doradzilloc.

3. La banane et le complot des gens qui pleurent, avec Magalie Ehlinger.- Freiburg, 2019.- Photographie digitale de Marc Doradzilloc.

La place essentielle accordée aux mythes l’amène à explorer ses figures illustres telles que Cassandre, Pénélope, ou encore Orphée et Eurydice et les Sirènes. Car l’œuvre n’est pas figée, Magalie célèbre l’essence des mythes et “reconvoque la vie de ces textes, les ramène à une simplicité, à nos vies”. Son appropriation du mythe de Circé s’intitule La banane et le complot des gens qui pleurent. Puissante magicienne dotée de pouvoirs extraordinaires, Circé retient Ulysse prisonnier sur son île, et appelle la comédienne par son “cynisme, sa solitude et son incompréhension face aux évènements“. Seule sur scène, Magalie Ehlinger, vêtue de collant noir, tutu, top et chouchou jaune nous entraîne dans la métamorphose lente de son personnage en banane, dans le désir absolu de ne plus ressentir. Par l’entame déroutante du personnage effeuillant un texte devant une caméra, la comédienne interroge la sincérité de la pudeur des émotions livrées aux curieux. Elle interpelle le public, surprend et saisit l’émotion du spectateur par sa présence scénique. “Mais on va où là ! “ s’exclame son personnage, Denise, désabusée par la vie et par son conseiller pôle emploi, Jacky – tiré d’une réalité où “il ne pose jamais les bonnes questions”. Rappelant la nature abrupte de l’amère condition des artistes du spectacle vivant, Denise est contrainte de vendre des bonbons à l’entrée d’un parc d’attractions, déguisée en banane. La comédienne déploie alors une énergie contagieuse pour opérer sur scène sa transformation en performant un monologue drolatique, puissant et rythmé. Plongeant dans l’oubli de l’émoi, la Banane tourmentée revient peu à peu à la réalité et admet l’impossibilité de faire disparaître sa peine. Dans le tableau final, revirement burlesque, elle tente à son tour de sauver son conseiller : “Reste avec nous Jacky.” lâche-t-elle avant de symboliquement, lui offrir sa banane.
Selon Magalie, il est difficile de définir un artiste, et même délicat de se considérer en tant que tel. Comment se sentir légitime lorsque l’on a pas suivi un parcours dit “classique”, encore plus dans une discipline édictée et codifiée comme le théâtre ? “Le mot artiste, parce qu’il contient de l’inconnu, attire. L’artiste est un “expérimentateur “ qui détruit perpétuellement pour reconstruire, édifier, poser une réflexion, ouvrir une pensée, une sensation. “C’est quelqu’un qui va en avant et à rebours du temps, qui suggère des pistes pas encore foulées, une sorte de grand perturbateur. » Elle admet bien volontiers que sa réponse à cette question si vaste, pourrait bien changer : l’artiste immuable œuvre et se réinvente.

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Illustration : Be concrete, avec Magalie Ehlinger. Photographie digitale de Vincent Copyloff.