Interview de Leïla Souilah, alias Gali.

Parlons de votre parcours. Comment avez-vous commencé à créer ?
Le dessin a toujours été une passion pour moi. Mes cahiers de cours en étaient couverts, je dessinais sur les nappes en papier au restaurant, et à la maison je passais mon temps à dessiner. Au lycée j’ai suivi des cours d’arts plastiques, qui m’ont permis de mener une réflexion artistique sur mes projets, de faire passer mes idées et convictions à travers un art. Quelques temps après, j’ai découvert l’art numérique ; je dessinais grâce à une tablette graphique reliée à l’ordinateur, en utilisant le logiciel Photoshop. Dix ans après, le numérique est toujours mon moyen de création favori ! Mais j’utilise désormais un iPad, un stylet et le logiciel Procreate.

Vous avez une marque de style très caractéristique : les yeux blancs de vos personnages. Ils les rendent étranges, envoûtants et attirent l’attention sur cette partie du visage si expressive par elle-même. Pouvez-vous nous en parler ?
J’ai commencé à enlever l’iris de mes personnages il y a quelques années, et ça a été comme une évidence. Etrangement, en leur ôtant cette partie du regard, je trouve qu’ils ont gagné en profondeur, en intensité. Ça les rend moins lisses et plus complexes. Cela tranche également avec l’univers généralement très coloré de mes réalisations et créé un décalage que je
trouve intéressant. Je sais que c’est un parti pris qui ne plaît pas à tout le monde, mais c’est devenu ma « marque de fabrique », ma façon de faire, donc mes personnages ne sont pas prêts de retrouver leur regard !

Vos créations témoignent d’une connaissance très fine de la lumière et de sa manière de se refléter sur la peau et les visages plus particulièrement. Avez-vous eu une formation académique avant d’entamer un parcours d’artiste digitale ?
Non, je suis autodidacte. Je me suis « formée » grâce aux livres. Surtout au dessin classique, pour améliorer mon traitement des proportions du corps et du visage. Pour le reste, j’essaie d’observer attentivement ce qui m’entoure, ce qui retient mon attention. Parfois je vais rester fixée sur quelqu’un pour savoir comment je le dessinerais, comprendre comment son visage est illuminé, où la lumière tombe et quel impact elle a, quelles couleurs j’utiliserais et surtout comment je pourrais retranscrire avec exactitude l’expression que cette personne a. Mon manque de formation académique fait que j’apprends encore tous les jours, je dois faire beaucoup d’essais avant d’arriver à un résultat qui me satisfasse. Je vois ça à la fois comme un défaut et une opportunité ; un défaut car je « perds » parfois beaucoup de temps pour obtenir un certain rendu, mais une superbe opportunité car ma marge de progression est de ce fait très large.

1. Inspiration, de Gali.- Nancy, 08/2020.- Toile digitale.

1. Inspiration, de Gali.- Nancy, 08/2020.- Toile digitale.

L’art digital demande un renouveau de la technique, quelle expérience en avez-vous fait ? Pouvez-vous nous parler de certains des logiciels et ressources que vous employez ?
Ce qui est très intéressant avec l’art numérique, c’est que l’on peut reproduire (presque) toutes les techniques des arts traditionnels ; crayon HB, aquarelle, peinture à l’huile, aérographe, acrylique, etc. On retrouve tout ce qu’il nous faut. En plus, on peut créer nos propres « pinceaux » avec la forme et les caractéristiques que l’on décide de leur donner. De ce fait, les possibilités de création sont sans limite. Une fois que l’on a trouvé ceux qui nous correspondent il n’y a plus qu’à ! En ce qui concerne la recherche des couleurs, c’est plus simple car on peut faire tous les essais que l’on veut, et les effacer dans la foulée s’ils ne nous conviennent pas. Honnêtement il y a des textures et bien d’autres choses que je n’arrive pas encore à reproduire exactement comme je le voudrais, mais ce n’est pas grave, je continue les tests au fur et à mesure que je créé. Cela ne m’empêche pas pour autant de montrer mes réalisations et d’en être fière. Je pense qu’il faut accepter que nos créations ne soient pas absolument parfaites, au risque de toujours chercher quelque chose à ajuster, à modifier, et d’entraver l’avancement. A chaque réalisation j’essaie de faire mieux que la précédente, d’améliorer ma technique pour retransmettre le plus fidèlement possible ce que j’ai en tête. Je m’arrête quand je sens que je tourne en rond, que je modifie quinze fois le même détail et que finalement je n’avance plus sur mon travail. En ce moment j’utilise un iPad, un stylet et le logiciel Proceate. Comme dit précédemment, avant cela j’utilisais une tablette graphique Wacom, et travaillais sur Photoshop. Il m’arrive aussi d’utiliser des matériaux traditionnels tels que l’acrylique, l’aquarelle ou le fusain, mais pour l’instant je garde ces créations pour moi.

Vous créez souvent des sujets liés à la mythologie et aux animaux. Eris, Terpsichore, Arès et bien d’autres sont représentés. D’où vient cette inspiration ?
Effectivement, je suis particulièrement passionnée de mythologie greco-romaine, et de mythologies en général (égyptienne, mésopotamienne). Cela a toujours fait partie de ma vie, je ne sais même plus à quel moment j’ai commencé à m’y intéresser. Je prends donc un grand plaisir à poser un visage sur mes personnages préférés et à partager quelques histoires pour faire découvrir ou redécouvrir ces divinités qui m’inspirent énormément. D’ailleurs ma fille s’appelle Circé, comme la grande magicienne de l’Odyssée.
Les animaux sont ma deuxième grande passion. Je les trouve fascinants. En plus de l’intérêt que je leur porte dans la vie de tous les jours, ils sont très intéressants à dessiner ; les poils d’un lapin, les plumes d’une mésange, la peau humide d’une grenouille,… Il y a tant de textures différentes à reproduire ! C’est très stimulant.

Vous avez repris des tableaux à votre manière, comme la célèbre Jeune fille à la perle de Johannes Vermeer (1665). Que pensez-vous de la réappropriation digitale de certaines œuvres ?
C’est pour moi une sorte d’hommage, loin de l’idée de juste vouloir « copier » le travail de l’artiste. Le fait de se les approprier dans une version digitale, cela montre en quelque sorte qu’elles ont leur place dans notre monde moderne, ultra numérisé. Elles font toujours partie du présent, bien que créées il y a des siècles !

2. Blond hair, de Gali.- Nancy, 01/2021.- Toile digitale.

2. Blond hair, de Gali.- Nancy, 01/2021.- Toile digitale.

Vous avez participé à certains challenges artistiques, peut-on y voir une nouvelle manière de provoquer l’émulation et le progrès en art ? Comment qualifierez-vous le processus de rencontre d’autres dessinateurs, graphistes et artistes digitaux sur Internet ? 
Les challenges artistiques sont une excellente manière de nous booster, de sortir de notre zone de confort et d’interagir avec d’autres artistes. Cet été par exemple le DTIYS ou Draw This In Your Style était à la mode sur Instagram, une personne proposait un dessin et chacun devait le reproduire, dans son style. C’est très intéressant de voir que pour un même sujet, il y a autant d’interprétations différentes que de dessinateurs ! C’est effectivement l’occasion de créer une énergie positive, un élan de créativité entre des personnes qui n’auraient jamais échangé entre elles sans ces challenges. De manière générale, Internet est un incroyable facilitateur de rencontres, surtout en ces temps où celles physiques sont difficiles ! C’est l’opportunité de voir facilement ce qui se fait ailleurs, de renouveler ses inspirations et de continuer à découvrir de nouvelles choses, même lorsque les déplacements sont très limités.

Pouvez-vous nous expliquer les trois œuvres illustrant cet article ?
Pour Inspiration (Image 1), j’ai été influencée par le mouvement Black Lives Matter de l’été 2020. Je me suis rendue compte que je représentais rarement des femmes noires. Alors j’ai pris un modèle qui m’inspirait, et j’ai réalisé une composition qui se voulait joyeuse, colorée, moderne et traditionnelle à la fois. Je voulais que la femme représentée ait une attitude de fierté, presque de défi et qu’elle soit glamour, très féminine. J’ai utilisé des couleurs orangées pour donner une ambiance chaleureuse à l’ensemble. Je n’ai pas estompé totalement les « coups de pinceaux » sur la peau pour la laisser un peu marquée, pour deux raisons. La première, c’est que la peau ainsi marquée reflète le vécu du sujet. Pendant que je créé un personnage j’aime lui imaginer une vie, que j’essaie de retransmettre sans non plus que cela soit trop évident, sinon ça n’a plus d’intérêt. J’essaie de faire en sorte que la retranscription de ma réflexion reste subtile pour que l’imagination de celui qui regarde ne soit pas bridée. La deuxième raison de cette imperfection est la volonté d’imiter un media traditionnel comme la peinture, qui est rarement totalement lisse.
Avec Blond hair (Image 2), j’ai voulu également jouer sur les contrastes ; des couleurs très vives et joyeuses en arrière-plan, et un noir assez imposant au centre, qui monte jusqu’au visage du sujet. Les couleurs sont l’un des moyens les plus efficaces pour faire passer une émotion. Pour les cheveux j’ai utilisé un filtre qui accroît le contraste, ce qui donne cette impression qu’ils sont ultra brillants. Une touche de surréalisme est apportée grâce aux ronds colorés qui ajoutent du dynamisme et du mouvement à l’ensemble.
La Girafe déstructurée (Image 3) est l’une des oeuvres qui ont eu le plus de succès. Elle me tient particulièrement à cœur car le message que j’ai voulu faire passer a beaucoup d’importance pour moi. La préservation des animaux, et plus largement celle de la nature, sont des sujets qui me touchent beaucoup. Voilà sa description : « Entre réalisme et imaginaire, cette girafe graphique se balade sur la toile d’un pas nonchalant. Les couleurs acidulées et les formes géométriques créent une dynamique moderne et vive qui contrebalance le pas lent de l’animal. L’ensemble pop cache néanmoins une réalité beaucoup moins réjouissante ; la désagrégation de la réalité de cette girafe est le reflet de la disparition de ses pairs à l’état sauvage. Elle se numérise, devient virtuelle, perd sa consistance et son existence. Il s’en faut de peu pour que l’animal perde entièrement sa réalité et bascule définitivement dans le monde virtuel. » J’ai commencé par créer entièrement la girafe, puis j’ai supprimé des morceaux de corps et ajouté des effets, notamment l’aberration chromatique, optique qui décompose la lumière en plusieurs bandes de couleur ; c’est cet effet, appliqué uniquement sur les motifs de l’animal, qui m’a permis de créer les deux silhouettes qui se détachent de la figure principale.

3. Girafe déstructurée, de Gali. 01/2021. Peinture digitale.

3. Girafe déstructurée, de Gali. Nancy, 01/2021. Toile digitale.

Le numérique a ceci pour lui qu’il permet une correction et une révision permanente du travail déjà accompli, ainsi que des duplications, des copies et tant d’autres opérations qui sont en peinture extrêmement laborieuses voir impossibles. Quelles possibilités cela ouvre-t-il pour vous et pour l’art en général ?
Le fait de pouvoir retravailler sur des créations déjà terminées est vraiment l’un des avantages du numérique que je préfère. Je le fais souvent d’ailleurs, j’adore pouvoir proposer quelque chose de différent avec une base identique ; remettre au goût du jour grâce à un changement de couleur, changer intégralement l’ambiance générale en éclaircissant ou assombrissant des éléments, ajouter des pièces à un ensemble, etc. Concernant les duplications, il est tentant de proposer à la vente des séries illimitées. Pour les artistes, cela permet notamment « d’optimiser » chaque réalisation, côté consommateurs la production en série illimitée a l’avantage d’ouvrir l’art à toutes les bourses car le prix de vente est généralement bien plus bas que pour des séries limitées. Personnellement, je n’ai pas choisi ce positionnement. J’ai décidé de me fixer à 12 exemplaires de chaque œuvre, afin de garder le côté intimiste qui m’est cher. Il est important pour moi que les personnes qui en font l’acquisition sentent avoir un objet privilégié. Et même si tout le travail est numérique, je tiens à signer chaque exemplaire à la main.

Quels sont vos projets à venir, et où pouvons-nous continuer à vous suivre ?
J’ai officiellement le statut d’artiste-auteure depuis début février. Mon projet est donc de continuer à développer mon activité et pour cela, j’ai plein d’objectifs ! Participer à des expositions, organiser mon premier vernissage dès que la conjoncture sera plus favorable, vendre mes réalisations sur Artmajeur,… J’ai une montagne de travail qui m’attends, mais c’est très excitant. J’ai vraiment hâte que ce projet personnel se développe et de pouvoir faire partie de la grande famille des artistes. Pour l’instant je suis surtout présente sur Instagram. On peut me suivre également sur Facebook, Artmajeur et bientôt mon site internet, qui est en cours de préparation !

Une citation pour clore cette interview ?
N’étant pas douée moi-même pour créer de jolies citations, je vais reprendre les mots d’un artiste que j’admire énormément et dont j’essaie d’appliquer les sages conseils dans mon processus de création : « N’ayez pas peur de la perfection, vous ne l’atteindrez jamais. […] il y aura toujours trop de travail à faire pour arriver à la perfection. Faites de votre mieux et continuez ! » – Salvador Dali.

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Photographie d’illustration prise par Gregory Clement.