De la jouissance du peintre qu’est la couleur à la jouissance du sculpteur qu’est la matière, Jean-François Leroy transforme, convertit et reconfigure des matières brutes et premières. De la récupération à l’oeuvre d’art finale, l’artiste reconsidère des objets industriels, et leur donne de nouvelles qualités plastiques.

1. Étagère oblongue #4, Jean-François LEROY.- 2013.- Sculpture en bois et aluminium.

1. Étagère oblongue #4, de Jean-François LEROY.- 2013.- Sculpture en bois et aluminium.

La notion d’entre-deux fait-elle partie de ton travail ?
Jean-François Leroy : Je suis entre-deux de fait, entre la sculpture et la peinture, entre l’objet et la sculpture. J’aime jouer de ces codes parce que l’on aime catégoriser les choses. On me demande souvent si je me sens peintre ou sculpteur et c’est une question que je ne me pose même pas. J’ai tendance à regarder plus d’expositions de peinture que de sculpture mais pourtant je pense en trois dimensions. Les sculptures d’art minimal ont une dimension anthropomorphique, de là se crée la distance respectueuse d’un corps vis-à-vis d’un autre corps.

Tu sembles entretenir un rapport émotionnel aux matériaux. À quel moment considères-tu que tes œuvres sont terminées ? Peuvent-elles devenir un élément constitutif d’une œuvre future ?
J.-F. L. : Je réemploie toujours. Il y a un remaniement perpétuel dans mon travail, beaucoup de pièces sont issues de fragments d’autres pièces. Je le fais parce que j’ai l’impression qu’elles ne sont jamais vraiment finies, terminées. Je les considère en état de pause dans l’exposition puis elles retournent dans l’atelier pour être stockées de différentes manières. Je travaille toujours plusieurs pièces en même temps en ayant aussi le stock à proximité puis il arrive un moment où je fabrique une pièce et je me dis que finalement elle devrait être surélevée et je me demande : qu’est- ce que je peux utiliser ? Justement, j’ai un morceau d’une autre pièce qui pourrait correspondre, je l’extrais, etc.

2. Ceci, Cela, de Jean-François LEROY.- 2016.- Installation avec sol vinylique, peinture acrylique, bois au format 122x45x190 cm.

2. Ceci, Cela, de Jean-François LEROY.- 2016.- Installation avec sol vinylique, peinture acrylique, bois au format 122x45x190 cm.

Est-ce que le remaniement perpétuel se joue aussi dans des questions d’exposition, notamment d’accrochage?
J.-F. L. : Il est vrai que le remaniement est une donnée importante dans mon travail mais pas pour toutes les pièces. Il y a des pièces que je trouve assez figées mais les nuances se situent dans les questions d’accrochage. En effet, je me permets toujours potentiellement de les montrer différemment. Dans l’exposition de L’AhAh Oh my mind, My body’s thinking, il y a des jeux de hauteur qui ne sont pas pensés en amont dans l’atelier, cela dépend vraiment de l’espace d’exposition et n’en devient pourtant pas une règle dictant que je montrerai toujours telle pièce de telle manière. La pratique de l’accrochage, je la considère comme la moitié de mon travail.

Tu parles de matière ; dans ton travail, le recouvrement est primordial, serait-ce pour toi une manière de donner une seconde vie aux matériaux et les rendre ainsi plus visibles ?
J.-F. L. : Oui. En général quand j’applique une couleur c’est effectivement pour nommer autre chose sur le matériau comme par exemple souligner une matière, une surface. En revanche, ce n’est pas systématique bien que très présent. Je travaille toujours en réaction : les matériaux sont choisis pour des raisons diverses et variées, en fonction de leur histoire ou tout simplement ce qui m’intéresse plastiquement, une particularité, une élasticité, quelque chose qui en tout cas m’intrigue, puis je réagis à ce que j’ai. Je modifie assez peu les formats, j’essaye au contraire de les exploiter par le recouvrement de peinture ou de plis et aller fouiller le matériau dans son entièreté, exploiter son devant, son revers, ses proportions et en jouer. Il y a véritablement une dimension de jeu, dans le sens de la découverte et de la manipulation.

3. Etagère oblongue 2, de Jean-François LEROY.- 2013.- Cuivre martelé, contreplaqué au format 90x35x40cm.

3. Etagère oblongue 2, de Jean-François LEROY.- 2013.- Cuivre martelé, contreplaqué au format 90x35x40cm.

La conception du paysage dans tes œuvres évoque un système autonome cohérent, une symbiose, une sorte de microsystème. Est-ce que tu conçois leur exposition de la même manière ?
J.-F. L. : Je pense souvent l’exposition comme un paysage effectivement, au sens où il y a un certain cadrage dans lequel on déambule. Derrière cela j’ai surtout voulu montrer l’idée de la strate, le paysage c’est une succession de strates et de différents éléments. Oui, l’exposition fait partie intégrante du microsystème. L’accrochage y représente la moitié du travail car les pièces existent quand elles sont associées dans l’espace. Elles existent de manière autonome. Je passe beaucoup de temps à l’atelier à déplacer et associer en me demandant si ces assemblages fonctionnent. L’expo de L’AhAh est conçue de cette manière-là. J’ai eu trois jours tout seul dans le lieu, j’ai passé mon temps à sortir un truc, le ranger, etc. En fait j’ai construit l’expo par le fond. J’ai d’abord accroché la photo puis les pièces dans les angles et je suis remonté progressivement.

Donc, tu ne t’attaches pas vraiment à un protocole de production ?
J.-F. L. : Je ne définis pas les choses en amont, jamais. J’ai des matériaux, des formes, je dessine beaucoup pour chercher des choses, mais quand je me mets à la réalisation, à aucun moment il ne s’agit de reproduire ce que j’ai fait en dessin. Il n’y a pas de protocole prédéfini, parce qu’entre ce qu’on projette et la réalité des matériaux et des formes, il y a tout un monde. Ça marche pour certaines pratiques mais pas pour la mienne. De la même façon, il m’est difficile de déléguer car je prends les décisions en faisant. Il m’est arrivé d’avoir des personnes en stages et dans ces cas, soit nous faisions ensemble soit je délègue des tâches ingrates (rires), comme de préparer un support, ce genre de choses. Donc effectivement il n’y a jamais de protocole.

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Illustration : Tenture, de Jean-François LEROY.- 2012.- Sculpture en bois et moquette au format 520x240cm, photographie ©Cuisset.