1. Sans titre, photographie issue de la série J'habite au 148 de Geneviève THIBAULT.- Matane, 2018.- Documentation de la diffusion à la résidence de l'artiste.

1. Sans titre, photographie issue de la série J’habite au 148 de Geneviève THIBAULT.- Matane, 2018.- Documentation de la diffusion à la résidence de l’artiste.

Pouvez-vous me parler de votre parcours, votre formation artistique ? Qu’est-ce qui vous a amené à la photographie?
J’ai d’abord étudié et travaillé dans le domaine du tourisme. Je voulais surtout voyager et rencontrer des gens issus de cultures différentes. Ce que j’ai fait, de nombreuses fois. Tous ces voyages m’ont ouvert les yeux. C’est au contact de l’altérité que j’ai pris conscience de ma spécificité culturelle, de mon identité et de la manière dont celle-ci est inter reliée au territoire. Depuis, je m’intéresse davantage à ce qui se passe autour de moi. Mon plus grand défi est de retrouver cet état d’esprit qui m’habitait loin de chez moi. Être complètement disponible, ouverte aux rencontres spontanées, à l’écoute, observatrice. Ce n’est pas facile dans un espace-temps qui n’est pas sacré comme celui dans lequel on part en voyage. La vie quotidienne apporte sa part de distractions. Tout en poursuivant cette réflexion, je suis retournée aux études en photographie au Cégep de Matane (Québec) à l’âge de 34 ans. Pourquoi la photographie ? Parce qu’elle m’apparaissait comme le meilleur moyen pour entrer en relation avec l’Autre. Avec mon appareil photo j’avais déjà réussi à franchir toutes les barrières des langues qui s’étaient dressées devant moi. Ça m’apparaissait comme un choix judicieux. Après ces trois années, j’ai poursuivi à l’Université Laval (Québec) des études multidisciplinaires – études autochtones, ethnologie, arts visuels. J’ai participé à de nombreuses formations, classes de maître et résidences de recherche et de création. Cet automne, je débute une Maîtrise en muséologie et pratique des arts à l’Université du Québec en Outaouais.

Qu’est-ce qu’un artiste pour vous ?
C’est un être humain hypersensible qui réfléchit beaucoup, qui remet en question, qui doute, qui partage aux autres le fruit, tangible ou pas, de sa réflexion.

Comment définiriez-vous votre travail artistique ?
Combinant une approche à la fois ethnologique et artistique, mon travail gravite principalement autour de la photographie, sans toutefois s’y restreindre. Mes projets s’inspirent de la vie quotidienne, des relations, des manières d’habiter ou d’occuper le territoire. L’acte photographique me permet d’aller à la rencontre de l’Autre, de dialoguer et de tisser des liens. En ce sens, plusieurs de mes travaux impliquent des visites à l’improviste dans les environnements domestiques. En m’imposant, d’une certaine façon, dans le quotidien de l’Autre, je crée un moment totalement affranchi des cases horaires, des attentes et de l’anticipation. De plus, j’ai découvert que l’immersion dans un quotidien différent du mien me procure le même dépaysement qu’un voyage à l’étranger. Depuis ce temps, je privilégie les voyages de proximité.

Depuis combien de temps développez-vous votre pratique artistique ? Pensez-vous que votre travail a évolué avec le temps ? 
Depuis environ sept ans. Mon premier projet Tour du monde en famille : le conte  est né au retour d’un grand voyage d’un an avec mes enfants. Je souhaitais partager mon expérience avec la population. Déjà, je questionnais la mise en espace. J’y ai présenté des images organisées selon différentes zones de couleurs dans laquelle j’avais placé une chaise et un livre géant. Le livre, illustré par une artiste de ma région, racontait en cinq tomes l’histoire d’Anthony et de Marianne (mes enfants) autour du Monde. Puis les photographies du voyage étaient accrochées au mur. Cette exposition s’adressait principalement aux enfants et à leurs parents. C’est justement suite à celle-ci que j’ai débuté mes études en photographie. Mon travail a évolué depuis. Mes échanges avec mes enseignants et mes recherches personnelles m’ont permis de préciser ma démarche. Aussi, mes projets de création me transforment. Chacun d’eux soulève de nouveaux questionnements.

Pouvez-vous me parler de votre processus de création ? Combien de temps vous faut-il pour penser un projet ?
Tout dépend du projet. L’idéation peut être longue. Elle peut prendre des mois, voire plus. S’il y a des demandes de financement impliquées dans le processus, ça l’est davantage. Tout commence avec une idée, puis avec des recherches. Par exemple, en début du projet Blanc réalisé au sein d’une congrégation de religieuses, j’ai lu une dizaine de livres sur leur histoire et j’ai même suivi un cours d’histoire du catholicisme québécois à l’Université Laval. C’était important pour moi de bien comprendre mon sujet. Je me suis déplacée de nombreuses fois à Québec, au Monastère des Ursulines, pour expliquer le projet et convaincre les religieuses de sa pertinence. Je précise que j’habite à 400 kilomètres de cette ville. Aussi, je me suis entourée de nombreux partenaires – soutien technique, diffuseurs, mentor, etc.- avec lesquels j’ai entretenu des liens tout au long du processus créatif qui a duré environ deux ans. Pour d’autres projets, comme ceux qui m’amènent à cogner aux portes à l’improviste, il y a moins de préparation. J’aime bien avoir deux ou trois travaux que je poursuis simultanément.

2. Sans titre, photographie issue de la série Dans la forêt des arbres sans racines, de Geneviève THIBAULT.- Dawson city, 2019.- Epreuve numérique.

2. Sans titre, photographie issue de la série Dans la forêt des arbres sans racines, de Geneviève THIBAULT.- Dawson city, 2019.- Epreuve numérique.

Quelles sont vos sources d’inspiration ? Y a-t-il un courant artistique, des artistes ou des auteurs qui ont influencé votre travail ?
Mes sources d’inspiration sont nombreuses. Elles sont souvent musicales, car la musique permet de me plonger dans l’état d’esprit que je recherche. La poésie brute de Richard DESJARDINS, les envolées vocales de Patrick WATSON, les sons du quotidien mêlés aux notes du pianiste Jean-Michel BLAIS… Elle est importante pour moi. Toutes formes d’art l’est. Mes influences photographiques à proprement parler sont aussi très diversifiées : William EGGLESTON, Joel MEYEROWITZ, les photographies humanistes de Sabine WEISS, de Robert DOISNEAU. Au Québec : Gabor SZILASI, Claire BEAUGRAND-CHAMPAGNE, Clara GUTSCHE, Lynne COHEN. Il y aussi les étudiants à qui j’enseigne la photographie au Cégep de Matane, les gens que je côtoie, les artistes de ma région… C’est sans fin. Tout est matière à inspiration, mais lorsque je tiens mon objectif entre les mains, j’essaie surtout de me connecter au moment présent. De me laisser inspirer par le lieu et la personne que je rencontre.

Quel matériel utilisez-vous pour vos photos ? Comment travaillez-vous vos développements ? 
J’utilise une caméra numérique la plupart du temps et parfois une caméra instantanée (Polaroid). En toute honnêteté, l’outil m’importe peu. J’accorde beaucoup plus d’importance à l’utilisation de l’image qu’à son moyen d’acquisition. Je retouche et je recadre rarement. Je ne fais que développer mes fichiers bruts.

Avez-vous toujours en tête le rendu final que vous souhaitez atteindre lorsque vous appuyez sur le déclencheur ?
Non. J’ai une très bonne idée de ce que l’image sera, mais pour moi, le rendu final n’est pas l’image en soit. Elle n’est que le début. Tout d’abord, lorsque je photographie, je le fais avec une approche documentaire. Je cueille des images à la manière qu’un ethnologue prendrait des notes dans un carnet de terrain. L’expérience de ce terrain me change, il m’influence, me fait ressentir des choses. Ces ressentis font aussi partie de ma cueillette de matières. De retour chez moi, je laisse passer quelques jours, voire quelques semaines ou quelques mois. J’apprivoise mes images. Je réfléchis et j’essaie de mettre des mots sur mon expérience. C’est à ce moment qu’elles prennent forme. Non pas par la manipulation numérique, mais par tout le questionnement qui entoure la diffusion d’un projet. L’exposition, qu’elle soit physique ou numérique, est au cœur de mon processus créatif. Je réfléchis longuement à la mise en espace et je n’hésite pas à la rendre plus immersive au moyen du son, de la vidéo ou à sortir des galeries si le projet le demande.

Vous êtes davantage adepte de la mise en scène ou du pris sur le vif ?
Je photographie les images qui s’organisent sous mes yeux, sans ou avec très peu d’intervention. Je travaille avec des sujets humains qui ne sont pas toujours à l’aise avec la caméra. Je leur suggère souvent de se tenir ou de s’asseoir à un endroit en particulier, là où tombe la lumière. Je leur demande parfois de regarder dans une direction. Je suis consciente de ma présence et je n’essaie pas de l’effacer. J’entre en relation. C’est très important pour moi, ces échanges. Je prends le temps qu’il faut. Est-ce que c’est de la mise en scène ? La relation est authentique, le sujet ne joue pas de rôle et il pose dans son environnement. Ce n’est pas non plus pris sur le vif.

Pour vous le plus important c’est le processus ou le rendu de l’œuvre ?
Définitivement le processus. L’aventure photographique et toute la réflexion qui entoure la présentation d’une série. Bien entendu, le rendu doit être intéressant et interpeller le public ainsi que les pairs. S’il ne l’est pas, personne n’acceptera de le diffuser. L’oeuvre restera donc inachevée.

L’humain est très présent dans vos œuvres. Qu’essayez-vous de montrer de l’humain ?
À la fois sa singularité et son universalité. Chaque être humain se distingue des autres et s’en rapprochent en même temps. C’est assez dichotomique comme réponse.

Quelle importance a l’objet, le détail ?
Je questionne l’objet à différents niveaux : celui qu’on acquiert, qu’on affectionne et qui porte en lui des récits, celui qui me sert d’intermédiaire pour tisser des liens, mais aussi celui que je crée. L’objet photographique. Quelle forme devrait prendre telle ou telle image ? Quel devrait être son support ? Dans quel environnement devrait-elle se retrouver ? Toutes ces décisions à prendre ont un impact sur l’histoire que je souhaite raconter.

Quel importance accordez-vous à la composition et au cadrage ? Pourquoi choisir la photographie couleur ?
J’ai un esprit très cartésien qui me pousse à réfléchir à la composition de l’image, à prendre mon temps pour réaliser mes cadrages. Je me trouve souvent trop rigide à ce niveau-là, mais je ne peux pas me débarrasser de ce carcan qui me pousse à calculer les masses dans une image et à trouver un certain équilibre. Pour le reste, je laisse la lumière s’exprimer. La couleur fait partie de ses moyens d’expression. La matière absorbe ou réfléchit certaines ondes lumineuses, ce qui crée la couleur qui lui est propre. En photographie c’est un beau débat ! Certains la trouvent distrayante. Moi, je la trouve signifiante. Elle informe. Elle témoigne d’une ambiance. Elle permet de reconstituer une scène. Elle est immersive. Elle représente aussi un défi de taille quand vient le temps de composer une image.

Dans vos projets vous présentez constamment différents endroits, décors et situations. Comment faites-vous la découverte de ces lieux ?
La plupart du temps à l’improviste. J’aime frapper aux portes des domiciles et susciter des rencontres impromptues. J’aborde ces immersions spontanées dans l’intimité de mes sujets comme un voyage à l’étranger : les formalités d’entrée, l’exploration d’un territoire, la découverte d’une culture, puis la rupture. Ces voyages de proximité sont sans lendemain, pour la plupart. C’est ce qui en fait toute leur richesse. Vous seriez surpris d’entendre toutes les confidences qu’on me fait. C’est si facile, se confier à une étrangère.

Quel élément est le plus important dans vos œuvres pour vous ?
Pour moi, c’est le fait qu’elles stimulent ma mémoire. Elles me permettent de me rappeler toutes ces personnes, ces lieux, ce que j’ai ressenti à un moment précis, ce qui m’a fait déclencher. Ça me permet de voyager à travers les espaces-temps.

Vos projets prennent souvent la forme de séries. Pouvez-vous m’expliquer pourquoi ?
Quand j’ai une idée, j’aime aller au fond des choses, réfléchir, expérimenter, me tromper, m’ajuster. Ça fait partie de mon processus créatif. Je m’attache à ces projets. Bien sûr, il m’arrive aussi de prendre des photographies en-dehors de mes séries, souvent au cellulaire. Celles-là sont plus spontanées, plus libres, mais sans réel intérêt pour les autres. Je n’y vois pas matière à diffusion.

3. Gracieuseté du Pôle culturel du Monastère des Ursulines.- Musée du Pôle culturel du Monastère des Ursulines à Québec, 2018.- Documentation de l'ouverture de l'exposition Fixer l'éphémère (le premier corpus de Blanc.).

3. Gracieuseté du Pôle culturel du Monastère des Ursulines, de Geneviève THIBAULT.- Musée du Pôle culturel du Monastère des Ursulines à Québec, 2018.- Documentation de l’ouverture de l’exposition Fixer l’éphémère (le premier corpus de Blanc.).

Pouvez-vous me parler plus en détail de trois œuvres ?
– J’habite au 148 : Ce projet m’amène à cogner aux portes des résidences qui portent le numéro civique 148, toujours à l’improviste. L’idée est absurde… On ne vit pas différemment dans un 148. Mais étrangement, les gens se sentent concernés par ce projet (l’effet du chiffre) et n’hésitent pas à y participer. Une fois entrée, je visite. Je suis très sensible au langage non-verbal de mes hôtes et je fais attention à ne pas créer de malaise. Parfois, ma visite s’arrête au salon et à la cuisine. D’autres fois, j’ouvre les portes des armoires ou des placards. Quand les gens sont gênés du désordre, je leur explique à quel point je trouve l’ordre ennuyant. Le désordre raconte. Il est fascinant. J’ai obtenu ma première bourse de création avec ce projet, m’amenant à parcourir des centaines de kilomètres à la rencontre des résidents des 148. J’ai longuement réfléchi à la diffusion de ce projet et j’ai choisi d’inviter la population dans ma propre maison, mon 148. Les rôles se sont inversés. Pour l’occasion, j’ai même retiré les portes de mes placards pour tout dévoiler. Les images ont été imprimées sur différents médias et ont habillé les murs de ma résidence. La diffusion a eu lieu dans le cadre de l’édition 2018 de l’évènement PHOS, un festival consacré aux divers usages de l’image photographique et numérique aujourd’hui, et organisé chaque année à Matane (Québec). Je poursuis présentement ce projet durant le confinement, avec une formule différente.
– Dans la forêt des arbres sans racines (2019) : J’ai réalisé cette série d’images lors d’une résidence de création d’un mois au Klondike Institute of Art and Culture situé à Dawson City dans le nord du Yukon. D’abord partie avec un projet spécifique, j’ai été touchée et interpellée par le mode de vie écoféministe de plusieurs femmes rencontrées en début de séjour, me poussant à rediriger complètement ma recherche. Multipliant les rencontres, je me suis intéressée à elles, à leur relation étroite avec l’environnement et à leur histoire. Leur mode de vie sain et sans oppression m’a poussée à remettre en question le mien. Le projet est imprimé sur des planches de bouleau, fusionnant le grain du bois au mode de vie de ces femmes.
Blanc. (2017-2018) : Enracinées dans le Vieux-Québec depuis 375 ans, les dernières Ursulines qui habitent le monastère ont quitté les lieux définitivement. La baisse significative et le vieillissement de leur population les ont contraintes à emménager une résidence mieux adaptée à la situation démographique actuelle de la communauté. Lorsque j’ai appris la nouvelle, je les ai contactées pour leur proposer une mission artistique. Pendant près de deux ans, j’ai multiplié les séjours au monastère pour photographier et prendre des captations sonores du lieu habité, du déménagement, puis du lieu vide. Un livre photographique publié aux Éditions Cayenne, blanc., raconte en image cette aventure artistique. Il vient tout juste de sortir de l’impression.
Le projet sera présenté jusqu’au 20 septembre 2020 au Musée régional de Rimouski (Québec).

Quel a été le projet le plus marquant de votre carrière artistique ?
Je crois qu’il s’agit de Blanc.. C’est un projet de longue haleine qui m’a permis de me développer sur le plan artistique à la vitesse grand V. J’ai réuni plusieurs collaborateurs de talent et ces derniers m’ont beaucoup apporté.

Avez-vous déjà reçu des prix ou distinctions pour votre travail ?
Ma petite œuvre multimédia L’amour, la mort… est lauréate 2018 du Prix international des nouvelles écritures, décerné par l’association française Freelens.

Quelles sont vos expositions à venir ?
Jusqu’au 7 septembre 2020, je serai exposée au Centre d’art de Kamouraska. Jusqu’au 20 septembre 2020 au Musée régional de Rimouski (Québec). À l’été 2021 au Musée du Bas-Saint-Laurent dans le cadre de la Rencontre photographique du Kamouraska. En janvier 2022 au Centre d’artistes Vaste et Vague (Carleton)

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