Matthieu Livrieri

Matthieu Livrieri

S’il dessine une toile par jour, ce n’est pas pour rien qu’à seulement vingt ans Matthieu LIVRIERI compte plus de cent-cinquante travaux à son actif. A l’affût du moindre témoignage de vie qu’il réinterprète et immortalise dans ses œuvres, ce jeune expérimentateur de l’espace nous offre sa vision bien singulière du dessin et de la peinture.

1. Espèce d’espace, par Matthieu LIVRIERI.- Grenoble, 01/2020.- Toile réalisée à la peinture à l’huile sur toile, au format 100x80cm.

Tout d’abord bonne année ! Avez-vous des résolutions artistiques pour 2020 ?
Eh bien merci ! Continuer dans l’univers très coloré dans lequel je suis en ce moment, développer un peu plus la spatialité dans mon travail et essayer de me faire plaisir sur de plus grands formats en me dirigeant toujours plus vers la peinture à l’huile.

Vous qui usez autant de vos crayons que de vos pinceaux, quelle est la différence entre le dessin et la peinture au-delà des matériaux utilisés ?
Dans la peinture il y a quelque chose qui est plus de l’ordre du geste, de l’action, il y a toute une technique dans le mouvement du bras, quelque chose de chorégraphique, alors que dans le dessin, la façon de faire est différente ça reste plus linéaire. Ils ne vont pas avoir la même force, une peinture, à l’huile surtout, je vais pouvoir la retravailler très longtemps, y ajouter plusieurs couches, c’est comme s’il y avait un vide que je pouvais constamment remplir. Le dessin a ses limites, je vais être bloqué plus vite, dès que la page est rempli, je ne peux plus rien y ajouter.

Vous vous considérez peintre, dessinateur ou les deux à part égale ?
Pour le moment je me considère beaucoup plus comme un dessinateur, parce que ma pratique au niveau du dessin, du crayons de couleurs, est plus affirmée que la peinture, j’ai plus de facilités, j’ai l’identité de ce que je fais. En peinture je me recherche encore, il y a des choses qui ne fonctionnent pas complètement. Le dessin je commence à acquérir une certaine technique et à m’y plaire, non vraiment je suis dessinateur pour le moment (rires).

2. Sans titre, par Matthieu LIVRIERI.- Montpellier, 12/2019.- Dessin réalisé aux crayons de couleur sur papier 200g, au format 29,7x42cm.

Quand on observe votre travail, le sujet qui revient constamment ce sont les gens, ceux qui font partie de votre vie. Ils se trouvent dans des situations triviales, du quotidien. Ce choix de thématique est volontaire depuis le départ ou un hasard qui a continué de vous inspirer ?
Dès le départ, j’ai toujours dessiné ce qui m’entoure, que ce soit des croquis de mon quartier, de la ville où je suis né et très rapidement j’ai voulu témoigner à ma façon de la vie d’un jeune au 21ème siècle. Qu’est-ce que font les jeunes ? On sort, on se rencontre, on fait des soirées, on boit des cafés, des bières… Toutes les personnes que je rencontre je les dessine parce que c’est leur donner une deuxième identité, une seconde vie. C’est ça qui est très important pour moi, continuer à travers mes médiums de faire vivre les gens encore plus loin et de retranscrire leurs vibrations.

De la même manière que chez la peintre new-yorkaise Chloé WISE on note des clins d’œil très actuels dans vos travaux, comme des PC, des smartphones, des MacBook, pleins d’éléments qui seront peut-être anachroniques d’ici cinq à dix ans.
Oui on reste dans l’idée de témoigner de l’actualité. Quand je dis dessiner des personnes, je parle également des objets, des choses que je côtoie. Attention je ne les mets pas aux mêmes niveaux (rires) mais je témoigne de ce que je vois ce qui permet de définir une période. Ces objets là deviennent des icônes, par exemple un téléphone va être tout simplement un carré noir avec un carré blanc, et très rapidement on va pouvoir l’identifier car il est tellement connoté qu’on n’a même plus besoin d’écrire énormément sur la toile, on l’identifie automatiquement. Ce phénomène là raconte aussi quelque chose de notre époque.

Vos toiles sont habitées par des personnages que nous n’essayez de rendre ni sympathiques, ni beaux. Vous utilisez les mêmes couleurs, soit de façon très vive, soit de manière plus terne pour exprimer une atmosphère. Est-ce qu’au fond, le personnage n’est pas un point de départ pour développer le véritable sujet de vos toiles qui serait cette fameuse atmosphère ?
Oui l’atmosphère et la couleur que je veux faire vibrer ont une grande place dans mon travail. Mon processus de création en revanche, se situe dans le sens inverse que l’analyse que vous m’avez proposé. Je prends une feuille de type A3 blanche, je la peins, je l’imbibe d’essence et de couleurs à l’huile, et ça va me donner tout de suite une atmosphère. J’ai énormément de papiers que j’ai peint moi-même à une faible opacité qui vont immédiatement m’offrir une teinte et c’est après, une fois que je vois la couleur, par exemple un bleu, que je vais l’associer à une personne ou à une photo. Mais le point de départ est toujours la page blanche et aussi la couleur qui vont me mener à la situation et à la personne. Je ne cherche pas spécialement à faire quelque chose de très léché, je veux conserver le trait juste, c’est-à-dire trouver le mouvement vrai, c’est pour ça que certains personnages peuvent avoir des parties disproportionnées.

3. Moisave, par Matthieu LIVRIERI.- Grenoble, 09/2019.- Dessin réalisé aux crayons de couleur sur papiers 200g, au format 29,7×42.

Esthétiquement vous ne tentez de faire ni du beau, ni du laid, vous essayez de toucher autre chose. Cet autre chose, qu’est-ce que c’est ?
J’essaie de trouver une réponse, et c’est là que tout mon travail et mon expérimentation prennent sens. Je suis né avec une maladie rare qui est la micro-ophtalmie, je suis aveugle d’un œil depuis la naissance et j’essaie de trouver une réponse esthétique à cette « mono vue » si on peut dire ça. C’est pourquoi je m’amuse à retrouver et à retranscrire une vision sans espace, sans perspective, parfois je ne vais pas arriver à différencier une chaise d’un sol. Je témoigne de cette idée de déformation, je l’expérimente sous différents angles. Par exemple, je pourrais très bien regarder votre visage et y trouver du bleu et ça traduirait une déformation esthétique, sans vouloir en faire du beau. Je veux montrer une transformation visuelle qui impacte même les émotions et les couleurs. Ma perception du monde au sens propre est le noyau de mon travail et c’est elle que j’essaie de vous transmettre.

A l’ère du numérique, vous ne trouvez pas que le métier de peintre, encore adulé au siècle dernier, tombe en désuétude ?
La peinture ce n’est absolument pas à la mode, c’est ringard (rires). Tu vas aux Beaux-Arts, très peu de monde en fait. Ce n’est pas grave, je veux chercher plus loin dans mon identité artistique et faire réfléchir avec elle. Après évidemment, quand on va au Salon des Arts ou à ce genre d’événements, on en voit beaucoup, mais on peut se demander si ça ne va pas plus loin que la simple représentation d’une image ? Alors on tombe dans l’illustration, et ce n’est pas de la peinture. On est saturé d’images, les gens ne s’arrêtent plus devant une belle oeuvre, dans l’art contemporain je le vois ils doivent vivre quelque chose d’hors normes et d’instantané, il faut être choqué. Mais j’ai envie de me battre, cet art n’est pas ringard ! J’en joue parfois aux Beaux-Arts, quand mes professeurs me taquinent vu que je suis un des rares peintres et que je m’exerce au chevalet, je mets le béret, le bleu de travail s’il le faut et j’y vais (rires).

Le nom du webzine est PausArt, quelle est votre pause artistique à vous ?
Il n’y en a pas ! J’ai un problème, j’ai besoin continuellement d’être dans une pratique, sinon j’ai l’impression de perdre mon temps. Ma pause artistique c’est peut-être de vivre tous les moments que je capture, la genèse de tout mon travail c’est la vie (rires).

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Photographie d’illustration de l’article : Tristan GARROS.

Melinda LEFGOUN
fmlefgoun@hotmail.com