Lucie EIDENBENZ

Lucie EIDENBENZ

« La production purement esthétique ne m’intéresse pas » ; tel pourrait être l’élément qui fait sens commun aux différentes productions de Lucie EIDENBENZ, chorégraphe, danseuse et performeuse suisse basée à Genève. Céder à la tentation de trouver l’unité dans son œuvre serait lui ôter la singularité de ses accents protéiformes.

1. Lucie Eidenbenz, par David P.-France.- Berlin, 11/ 2013.

1. Lucie Eidenbenz, par David P.-France.- Berlin, 11/ 2013.- Photographie digitale.

Si la formation artistique et intellectuelle de Lucie EIDENBENZ commence en Suisse avec un bachelor en lettres et la danse au sein du collectif Marchepied, elle se poursuit rapidement en France au centre chorégraphique de Montpellier. Elle y suivra la formation Exerce sous la direction de Mathilde MONNIER, à l’époque directrice du centre et présentée comme « fille spirituelle » de Merce CUNNINGHA. En 2015, Lucie rejoint le programme de Master en Expérimentation Arts et Politiques (SPEAP) de science Po Paris, formation originale et interdisciplinaire fondée par Bruno LATOUR qui cherche, par l’analyse des « enjeux contemporains les plus vifs », à contribuer au débat public, « avec en ligne de mire, un objectif : la prise d’une décision politique ». Ainsi, en étroite collaboration avec le Pôle d’Exploration des Ressources Urbaine (PEROU), cette promotion 2015 tourne sa réflexion vers la Jungle de Calais et sa destruction ; l’occasion pour Lucie EIDENBENZ d’y produire un travail intitulé Hospitalités. Les projets et collaborations se multiplient, avec Marco BERRETTINI, Laura KALAUZ ou encore le collectif franco-autrichien Superamas… Y succède la création d’une suite de soli, qui chacun à leur manière révèle un pan différent du travail de l’artiste. Une première création, Traum Project (2010), confirme chez la chorégraphe son refus de l’esthétique pour l’esthétique : conçue au fur et à mesure, à partir d’improvisations, la pièce cherche à déconstruire le commun anthropologique du rêve en reflétant la structure fragmentée de ce dernier, tout en multipliant pour se faire les sources d’inspiration – cinématographiques, scientifiques... En rêvant, « nous composons nos paysages intérieurs, provoquons des conflits de cohérence, nous surimposons des images ou faisons des collages improbables. […] Traum Project se donne pour but de refuser le plus possible la simplification narrative, de lui préférer la dysfonction du récit, le collage, l’interruption, le faux raccord ». Et dévoile aussi chez la chorégraphe un attachement particulier à la musique, que l’on retrouve au fil de ses créations.  Alors que The Boiling Point (2011) est créé avec le musicien Daniel ZEA, Last Plays (2014) exulte par la danse et sonde le haut potentiel vibratoire d’une musique punk-rock qui électrise les corps. Lulu (2018), « girl band féministe [nous] convie à une baignade sonore, un décâblage glacé ». La chorégraphe confirme la place essentielle de la musique, « comme fil conducteur d’un état dans lequel on entre par le corps, d’un état proche de la transe, [qui] dépasse celui du quotidien ».

2. Tschägg, par Gregory BATARDON.- Théâtre Charles Dullin/Scène nationale de Chambéry, 18/01/2017.- Photographie digitale.

2. Tschägg, par Gregory BATARDON.- Théâtre Charles Dullin/Scène nationale de Chambéry, 18/01/2017.- Photographie digitale.

« Après SPEAP, j’ai un peu changé de centres d’intérêts. Le côté spectacle, boîte noire, ça m’intéresse moins ». Tschägg (2015) entend répondre à de nouvelles exigences : un siècle après la mise au jour par les ethnologues de ce folklore suisse, la création documentaire et théâtrale de Lucie EIDENBENZ réinvestit la tradition carnavalesque des Tschäggättä, personnages effrayants

caractérisés par le port de masques en bois terrifiants, qui évolue depuis des siècles entre tradition et modernité dans la région du Valais en Suisse.  Bien que présentée dans les structures traditionnelles de la culture – théâtres, centres culturels – et donc de la « boîte noire », la pièce nécessitera en amont un important travail de recherche, sur le terrain et avec les habitants, et interroge in fine notre rapport à l’« identité » : « Avons-nous besoin de nous camoufler, de devenir monstrueux pour pouvoir être nous-mêmes au sein d’une société policée ? Qui est l’étranger ? Celui derrière lequel on se cache, celui que l’on rejette, ou l’étranger que l’on est, tout d’abord, à soi-même ? » La mise en vue de cette coutume diffère de celle opérée par les ethnologues, et pose également un regard sur sa filiation propre : en effet, la grand-mère de Lucie EIDENBENZ, dans le contexte du carnaval bâlois, participait elle-même à la confection de masques. Une longue tournée s’engage à partir de 2015, jusqu’à sa production début 2018 en Iran au FAJR International Theater Festival de Téhéran. La curiosité face au devenir d’une telle pièce dans un pays qui depuis la révolution de 1979 a durci sa politique de censure laisse place à une succession d’événements pour le moins spectaculaires : la danse en public pour les femmes étant interdite, la pièce pourtant invitée officiellement par le Festival se voit censurée au dernier moment. Une des interprètes verra également son visa refusé, au prétexte d’un nom ressemblant à celui d’une actrice de films pornographiques. Cette expérience « rocambolesque », éprouvante par bien des aspects, donne forme à un nouveau projet,  cinématographique cette fois, et porté par le désir de témoigner de cette expérience singulière.
Mais Lucie EIDENBENZ, aussi « internationale » soit-elle, a un ancrage au territoire – tel que  Tschägg  le montrait – et à une ville, Genève. Lors de la destruction de l’immeuble 71 du chemin des Sports au quartier des Ouches, le collectif Simone organisait en 2018 un « événement artistique éphémère unique ». L’occasion, pour ses habitants et artistes, de célébrer par l’installation d’expositions, d’ateliers et de performances ce quartier défiguré. Lucie en produit alors des photographies, en argentique noir et blanc, et propose aux habitants d’ « enrichir ces photos « réalistes » » par l’ajout de leur « propre mémoire du quartier » ; en écrire l’histoire, « histoire rêvée, histoire réelle », sur les murs, au stylo, au crayon, par le dessin et les mots. Une invitation à faire œuvre ensemble.

3. Sans titre, par Dorothée THEBERT.- Genève, 10/2019.- Photographie digitale prise au commun.

3. Sans titre, par Dorothée THEBERT.- Genève, 10/2019.- Photographie digitale prise au commun.

Plus récemment, la création Faune faune faune (2019), issue d’une résidence de recherche à Utopiana Genève, interroge par la performance notre manière d’habiter le monde et la relation à l’autre, humain ou non-humain. L’inspiration de cette création est double : une matière première textuelle à partir d’écrits de Marielle MACE, essayiste et historienne de la littérature, de Donna HARAWAY, philosophe et scientifique, et de Yona FRIEDMAN, architecte, qui ont en commun de repenser l’espace, son usage, et les rapports sociaux qui lui sont corrélés ; tous aspirent à l’écoute différente de notre monde, dans ce qu’il y a de plus quotidien. D’autre part, une réinterprétation de « L’après-midi d’un Faune » de Vaslav NIJINKSI, danseur et chorégraphe russe sur une musique du compositeur français Claude DEBUSSY. Lucie EIDENBENZ interroge les formes de cette danse singulière, qui au début du XXème siècle força l’étonnement par son style chorégraphique en aplat, évoquant des frises grecques ou des bas-reliefs, et l’usage bi-dimensionnel de l’espace. La performance de la chorégraphe, en interaction avec le public, invite les spectateurs à une expérience qui implique la participation de chacun et chacune au sein de l’exposition qui mêle différentes œuvres d’artistes aux questions similaires.

L’apparente diversité des objets pensés, des différents médiums empruntés par Lucie EIDENBENZ révèle le désir persistant de s’affranchir des codes de cette fameuse « boîte noire », par la multiplication de créations aux substances hétérogènes, mais également dans le rapport entretenu au « public » de la danse, et à ses institutions. Ainsi, Faune faune faune, à l’instar des créations précédentes, confirme la nécessité de venir au contact de la « force de l’étonnement » des visiteurs, et présente en outre une écoute poétique aux murmures du monde.

Suivre Lucie EIDENBENZ :

Florine Hocquet
f.hocquet@live.fr