Emmanuel Matte

Emmanuel Matte

Sur scène ou à l’écran, il est difficile de ne pas se laisser porter par la vibrante énergie du comédien Emmanuel MATTE. Artiste aux multiples facettes, tantôt danseur, tantôt comédien ou metteur scène, c’est l’éclectisme artistique qui finit par séduire cet ancien étudiant en physique. Après une formation à l’Ecole Internationale de Théâtre avec Jacques LECOQ à Paris, il s’essaie notamment au clown puis au cirque à l’Ecole internationale du cirque de la rue Beauvais. De nombreuses collaborations aux teintes polychromes l’ont amené à jouer dans Au moins j’aurais laissé un beau cadavre de Vincent MACAIGNE, une libre adaptation d’Hamlet, Le numéro d’équilibre d’Edward BOND mis en scène par Jérôme HANKINS et plus récemment dans la pièce de Guillaume CAYET B.A.B.A.R (le Transparent noir) qui interroge le post-colonialisme dans la France contemporaine. Rencontre avec un artiste engagé, aux choix empreints de conviction.

1. Emmanuel MATTE dans la pièce Mon cadavre sera piégé, mise en scène par Julia VIDIT.

1. Emmanuel MATTE dans la pièce Mon cadavre sera piégé, mise en scène par Julia VIDIT.

Vous savez que lorsqu’on vous cherche sur le net on tombe sur « Emmanuel Matte actrice ». Est-ce un premier geste politique (rire) ?
C’est génial (rire) ! Je ne savais pas mais je revendique !

Dès qu’on commence à faire des recherches sur vous, la première chose qui saute aux yeux c’est votre parcours transdisciplinaire, vous êtes autant formé à la comédie qu’à la danse contemporaine et au cirque. La pluridisciplinarité apporte une complétude à l’artiste ?
Oui en un sens. Pour moi tout part du corps, le cirque, la danse, et ma formation de théâtre chez LECOQ partent d’un travail sur le corps. Donc ça tourne toujours autour d’un même objet mais avec des applications différentes. Aujourd’hui, je suis essentiellement comédien et un comédien c’est avant tout un corps sur un plateau. Je fais des performances avec des danseuses et elles ont une autre vision de l’espace scénique. Les danseurs se posent des problématiques qu’on ne se pose pas du tout au théâtre, la réflexion part du mouvement là où au théâtre il s’agit plus d’une quête d’un sens global sur la portée politique de ce qu’on raconte par exemple.

Depuis quelques temps vos projets ont tous un point commun : ils parlent de fractures sociales que ce soit d’un point de vue économique comme dans le film Pour le réconfort de Vincent MACAIGNE, ou d’un point de vue identitaire avec les pièces B.A.B.A.R (le Transparent noir) de Guillaume CAYET, Elle voulait mourir et aller à Paris de Joachim LATARJET, ou encore Saint-Félix d’Élise CHATAURET. Qu’est-ce qui vous intéresse dans les fractures de notre histoire ?
Ça a toujours été comme ça. Quand j’ai commencé le théâtre chez LECOQ j’ai rencontré Vincent RAFIS, qui a notamment écrit sur Sarah KANE. On a monté une compagnie tous les deux dont le premier spectacle était Executeur 14 d’Adel HAKIM, qui raconte le massacre transfiguré de la guerre civil au Liban. Donc dès le départ les problématiques étaient là. Par la suite, j’ai travaillé avec Vincent MACAIGNE sur des œuvres avec un fond politisé comme par exemple L’Idiot de DOSTOIEVSKI, ou plus récemment le film Pour le réconfort. J’ai rencontré d’autres metteurs en scène dans ce registre là. Pour le coup je vois le théâtre comme un espace de réflexion politique, il faut créer une résonance sociale peu importe la forme que ça prend, que ce soit drôle ou non, mais le fond doit posséder une portée réflexive pour apporter à la société, pas seulement pour la cloisonner dans le divertissement sinon on participe à son effondrement. Ça ne sous-entend pas que ça doit être ennuyeux, on peut parler de choses profondes de façon drôle.

2. Extraits de la pièce Elle voulait mourir et aller à Paris, de Joachim LATARJET.

2. Extraits de la pièce Elle voulait mourir et aller à Paris, de Joachim LATARJET.

Il y a un projet qui semble vous tenir à cœur et dire beaucoup de vous et de votre sensibilité, c’est la création autour de l’humoriste Pierre DESPROGES. Vous avez joué un monologue tiré de ses textes en 2008, Mon cadavre sera piégé. Pourquoi était-il nécessaire de monter cette pièce ?
Quand il a fallu se pencher sur les textes, c’était vingt ans après la mort de Pierre DESPROGES. Le but était de les traiter de façon actuelle puisque, vingt ans plus tard, les textes portaient la même résonance que ce soit sur l’absurdité de la mort ou sur la question des migrants, on mesure l’augmentation de la connerie humaine de façon atroce. Mais la forme est drôle, les gens rient et finissent par se rendre compte que derrière le rire se cachent des sujets philosophiques. En 2018, j’ai fait un documentaire audio pour France culture qui approche par la branche philosophique la figure de Pierre DESPROGES. Et c’est ça qui m’intéressait, voir le penseur, comment au moyen de l’humour il sert tout de même un propos politique. Mais Blanche GARDIN par exemple est complètement là-dedans, elle est à la fois très drôle et très engagée.

Le cynisme créé du comique ?
Vous la trouvez cynique Blanche GARDIN ? Je trouve qu’il y a plus un penchant pour le désespoir que pour le cynisme.

Il y a justement un tonalité singulière qui se dégage du désespoir, une sorte de recul, disons que rire du désespoir avec autant de distance créer un effet cynique.
Je ne sais pas si DESPROGES était cynique par exemple.

On peut dire que oui puisqu’il entretient un rapport de distance avec des sujets comme la mort ?
Justement je ne pense pas. Je dirais qu’au contraire il était très proche de ça et qu’il utilise la scène et le rire pour créer une distance, pour se décoller. Et que Blanche GARDIN c’est pareil, ce sont des gens qui sont très proches de ce qu’ils racontent, le rire ou le cynisme deviennent des moyens de mettre de l’air.

Voici deux citations d’artistes qui vous sont familiers : « J’aime trop les humains pour les tolérer médiocres. » de Pierre DESPROGES et « Le problème, même quand tu es artiste ou metteur en scène, quand tu portes des projets, c’est pas vraiment de savoir : « est-ce que tu peux les faire ou pas ? … », c’est : « combien de temps t’auras assez d’amour pour les gens, pour résister à la médiocrité des autres ? »» de Vincent MACAIGNE. C’est quoi la médiocrité et qu’est-ce que ça raconte de soi et de l’autre ?
Tu peux constater la médiocrité des gens que tu aimes. Tu peux également voir celle de gens que tu n’aimes pas mais tu ne les considères pas donc ça n’a pas vraiment la même valeur. Mais la vraie médiocrité te permet de dire aux gens « Tu vaux mieux que ce que tu dis, que ce que tu donnes », et dans « Je vaux mieux » je ne prétends pas valoir mieux que quiconque, les gens que j’aime peuvent également se rendre compte de ma médiocrité. Mais que ce soit chez Vincent ou chez DESPROGES, ils parlent de cette médiocrité là. Quand tu répètes pendant plusieurs mois avec des comédiens, que tu fais face à des productions, à des directeurs de théâtre, tu te retrouves dans un processus où tu te confrontes forcément à une certaine médiocrité que ce soit celle des autres ou la tienne, puisque tu devras abandonner des trucs, tu vas faire face à des gens qui ne sont finalement pas en phase avec toi, les moyens promis ne seront pas toujours réellement présents. En fait, la phrase de DESPROGES c’est en réalité une ode à la philanthropie, le geste c’est de dire aux gens sortez de votre zone de confort.

Mais est-ce que la philanthropie ce n’est pas accepter l’autre dans sa médiocrité ?
Comme ça je dirai non, sinon tu te satisfais de choses complètement intolérables. Par exemple, le racisme est une médiocrité qu’on ne peut pas accepter, tu peux pas te confronter à une philanthropie qui tolérerait le « Ah bah je l’aime bien il a le droit d’être raciste », non. Après quand t’aimes les gens t’aimes leurs défauts. Mais sortir de la médiocrité c’est se dépasser, atteindre un rêve. Et DESPROGES est là-dedans, il aime trop les humains pour ne pas les voir exploiter leurs rêves ou leurs capacités.

3. Bande-annonce du film Pour le réconfort, de Vincent MACAIGNE

3. Bande-annonce du film Pour le réconfort, de Vincent MACAIGNE.

Quelle a été votre plus grande surprise en tant qu’artiste ?
Le rapport au désir, le fait que les gens puissent désirer travailler avec moi, ou moi avec eux et que ça se réalise. Je suis surpris en tant que spectateur aussi, par exemple Guillaume CAYET (écrivain dramaturge NDLR) a écrit et mis en scène un texte qui s’appelle Neuf mouvements que j’ai trouvé incroyable. Il y avait une espèce de cohésion entre la mise en scène et le texte qui est très rare. Bien sûr il y a d’autres spectacles incroyables, mais celui-là m’a particulièrement marqué, c’est un exemple de belle surprise.

Et votre plus grande désillusion ?
Faire face à la médiocrité justement. Parce que t’es dans un processus très humain, la manière dont je vois le théâtre ou le pratique plutôt, est porteuse de sens. Je n’accepte pas n’importe quoi, je choisis des projets qui me donnent l’impression de porter un propos politique, un regard, ou ça peut être une réelle envie artistique, et d’un seul coup tu fais face à ça. A ce que tu avais imaginé et à ce qu’il se passe. Mais ça va dans les deux sens. Tu peux être surpris en bien ou faire face à la désillusion.

Quelle est votre « pause artistique » à vous?
Être tout nu (rire). Mais vraiment, je trouve qu’il y a un rapport au corps hyper intéressant. J’aime bien me mettre nu au plateau, pas gratuitement mais de la même façon que tu mets un costume. En tant que spectateur aussi ça change ton regard, d’un seul coup il se passe quelque chose esthétiquement, puis tu peux voir autres choses que de la nudité.

Suivre Emmanuel MATTE :

Melinda LEFGOUN
fmlefgoun@hotmail.com