Olivier De Sagazan

1. Hybridation, par Olivier DE SAGAZAN.- 02/2018.- Performance.

1. Hybridation, par Olivier DE SAGAZAN.- 02/2018.- Performance.

Intéressons-nous d’abord aux origines de l’artiste DE SAGAZAN. Qu’est-ce qui vous a mené à une pratique artistique plurielle, mêlant performances, peintures, sculptures ?
J’ai démarré avec la biologie et l’envie de pénétrer au plus profond dans les mystères du monde organique et de la logique du vivant. Puis au hasard d’un voyage à Amsterdam je suis tombé sur REMBRANDT et soudain la peinture m’est apparue comme une autre voie possible pour appréhender la question du vivant. On peut essayer de comprendre la vie par le dehors des faits, mais aussi comme un fragile et remuant foyer qui en chacun de nous agit et nous fait sentir le monde. A partir de là, j’allais mettre à la verticale ma paillasse de biologiste pour en faire un espace de création pure : un tableau.

Votre oeuvre artistique est philosophique, elle questionne sur l’Humain et l’existence au travers de réalisations plutôt angoissantes, donnant aux corps et visages des allures de martyrs. Pourquoi cette conception, ces réalisations ? Quelles questions souhaitez-vous mettre en exergue et quelles réponses y cherchez-vous ?
Rapidement j’ai compris que si je laissais libre cours à mon imagination, mon cerveau allait reproduire inlassablement les mêmes motifs, toujours prisonniers dans des conformismes culturels et génétiques. Donc il fallait secouer le compotier pour sortir de la mimesis. La défiguration en art est un procédé pour accéder à d’autres régimes de pensées et de représentations du monde. Ce n’est en rien un acte morbide ou mortifère, juste un moyen pour interroger le vivant.

Avec quels matériels et sur quels supports réalisez-vous vos peintures et sculptures ?
Depuis un an je travaille essentiellement avec de l’argile et du foin qui crée une sorte de torchis. Technique utilisée depuis des millénaires pour construire des murs, mais qui s’avère aussi passionnante pour réaliser le support d’une peinture ou la réalisation d’une sculpture. J’aime profondément ce matériau en ce qu’il exprime mes origines et mon appartenance. Toutes mes expositions pourraient de fait s’intituler You and I are Earth. Il y a en nous un lien à la terre, l’argile et comment celle-ci a aussi engendré la vie. La terre notre planète m’apparait comme une sorte de grand organisme vital qu’il nous faut protéger.

2. Sculpture par Olivier DE SAGAZAN.- 04/2017.- Sculpture réalisée avec fer, argile, paille et éléments organiques.

2. Sculpture, par Olivier DE SAGAZAN.- 04/2017.- Sculpture réalisée avec fer, argile, paille et éléments organiques.

Il y a une certaine corrélation visible entre vos différentes performances, lors desquelles vous vous retrouvez dans différents « états » humains. Dans quel(s) état(s), ressenti(s) et émotion(s) vous plongent la réalisation de vos performances, notamment celles où vous ne pouvez plus voir ?
Ma performance Transfiguration est un travail de surmodelage avec de l’argile de la face et du corps tout entier. Soudain le peintre peint sur son corps et par cette gestuelle, il devient un danseur. Il y a dans cette ellipse entre la peinture et la danse quelque chose de très beau et cela m’est venu spontanément. Un jour il y a près de 20 ans, n’arrivant pas à sculpter une tête, dans une forme de rage je suis rentré dans la terre pour l’habiter et tenter de lui donner la vie, puisque j’échouais par « le dehors ». Je n’imaginais pas alors tout ce que ce geste allait entraîner dans ma vie. Quand vous vous recouvrez le visage d’argile, il se passe des choses étranges et je le vois régulièrement dans les masterclass que je donne partout dans le monde : le performer s’isole de son environnement, il s’aveugle, n’entend quasiment plus, il sent son visage comme jamais, et alors il tente par dix ou cent fois de se redonner une autre face. A chaque nouveau visage correspond plus ou moins inconsciemment un certain ressenti interne psychique et proprioceptif. Plus d’une fois j’ai dû après quelques minutes calmer des étudiants qui partaient dans une forme de délire, des états d’excitation où s’entremêlent joies et désespoirs. Masqué, vous devenez un autre en même temps que vous rejoignez des choses très profondes au fond de vous.

Qu’aimeriez-vous que le public, lui, ressente au travers de ces performances ? Quel rôle a-t-il ?
Ces défigurations face au public révèlent que chacun de nous est habité par de multiples « esprits ». Nous sommes à un instant T dans un certain état avec une certaine vision du monde, mais il faut peu de choses pour que le petit fonctionnaire devienne demain un employé modèle pour une entreprise au service d’un régime totalitaire ou bien… Un ange. Le visage que je porte est un masque, il nous faut le retourner en tout sens pour comprendre les multiples verres de terre ou neurones qui nous agitent en tous sens selon les écosystèmes qui se présentent à nous.

Lors de ces performances la parole s’improvise. Qu’en découle-t-il ?
J’essaye aussi d’emprunter au dadaïsme et à Tristan TZARA l’idée que la pensée se forme dans la bouche. Et que donc à laisser libres les mots et ne pas les contraindre dans un champs morphogénétique préétabli, il se pourrait que certaines formes cachées de mon esprit soient mises à jour. Donc là aussi je tente une défiguration de la langue après celle du visage.

Lors de la dernière période d’élection, vous avez aboyé à Paris pour lutter contre la montée du Front National, une action que vous aviez déjà entreprise en 2014 dans la ville de Saint-Nazaire. Quelle symbolique ? 
Comme dans toute meute, il y a certains individus dont la fonction est d’aboyer pour prévenir d’un danger. Ce geste dadaïste me plaisait car sans banderole et grande tirade, vous pouvez soudain exprimer une angoisse profonde, des relents abjects qui remontent dans les cerveaux de certains individus. Et je puis vous assurer qu’avec les hordes prochaines de migrants à venir, un certain nationalisme extrême va fleurir dans l’espace européen comme jamais.

3. Transfiguration, par Olivier DE SAGAZAN.- 10/2008.- Performance.

3. Transfiguration, par Olivier DE SAGAZAN.- 10/2008.- Performance.

 

Votre travail est reconnu à l’international, vous avez pu travailler notamment sur des clips et des films, collaborer avec d’autres artistes.
Transfiguration a attiré une multiplicité de regards : réalisateurs de film, chanteurs, créateurs de mode, etc. De quoi cette performance serait-elle le symptôme ?
Samsara de Ron FRICK est un documentaire qui va brosser l’« état du monde ». Une première partie présente les plus beaux paysages de la planète, la seconde montre les effets de la folie humaine dévastatrice sur l’environnement. Entre les deux, apparaît une longue scène filmée dans mon atelier : je joue un petit employé installé à son bureau qui soudain, littéralement, « perd la face » et entre dans une série de défigurations avec la terre. Selon ses propres mots, Ron FRICK voulait ici traduire le besoin irrépressible en chacun de nous, par instant, à vouloir quitter une vie trop artificielle pour se replonger dans sa nature profonde et originelle. Discarnate de Mario SORRENTI est un thriller fantastique où une entité sortie du royaume des morts tente de revenir vers la vie en absorbant l’énergie des vivants. Cet élan vers la vie l’amène progressivement à passer d’un corps défiguré à une apparence humaine. Dans la série Channel Zero de Nick ANTOSCA, The Skin-Taker est un personnage errant entre deux mondes. Ici aussi la réalité a deux faces : celle de la normalité et l’autre, terrifiante et hideuse.
Transfiguration à travers Discarnate et Channel zero exprimerait nos peurs souterraines de voir surgir dans notre propre corps des forces incontrôlables.
The Mute de Bartek KONOPKA plonge le spectateur au 15ème siècle, dans un village perdu au milieu d’une forêt profonde polonaise. Un druide va faire résistance au christianisme qui tente de s’insinuer dans l’esprit des villageois. Le druide shaman invoque son lien avec la nature et particulièrement avec la terre. Transfiguration y apparaît comme un rite de jouvence grâce auquel le corps de l’homme se reconnecte avec la terre qui l’a enfanté. Les défigurations ici ne sont plus l’objet de peurs mais traduisent les forces étranges de la nature que ce peuple a domestiqué.
Le styliste de mode Gareth PUGH reprend Transfiguration pour réaliser avec Nick KNIGHT un Fashion film en septembre 2017. Fasciné par Francis BACON, Gareth PUGH voit dans Transfiguration un moyen catharcique d’exprimer sa rage face au conformisme.
Différents chanteurs ont réutilisé Transfiguration comme FKA Twigs ou Mylène FARMER pour la puissance d’impact visuel des masques. C’est ici toute une fascination de la jeunesse pour le fantastique et la SF versus morts-vivants, zombies et autres entités qui est visée.
Transfiguration interroge la question de notre identité et fait appel à quatre types de sentiments confus en chacun de nous :
– La peur : il y a du monstrueux en moi, il est là, tapi dans mes cellules et en attente de se libérer. La guerre ou quelques catastrophes écologiques pourraient le faire apparaître, la mort sera son ultime masque.
– La frustration : nos vies artificielles au sein de cocons anesthésiants nous ont séparé de notre nature profonde en lien avec la terre.
– Le doute : Je est un autre. Mes croyances ne sont que des masques.
– Une beauté entre attraction/répulsion : « Le beau n’est jamais que le commencement du terrible» -RMRilke.

Sur quels projets travaillez-vous actuellement, ou lesquels envisagez-vous ?
Je rêve de monter un spectacle avec plusieurs danseurs et/ou  comédiens, dans la continuité de ce que j’ai fait avec Transfiguration, sur mon propre corps ou à deux comme dans Hybridation.

Suivre Olivier DE SAGAZAN : 

Jane Valude
janevalude@gmail.com

Administratrice et rédactrice en chef du site PausArt.



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