Wahid Saïdi

Wahid Saïdi

Interview du dessinateur et webdesigner Wahid SAIDI.

Le dessin, sur papier ou numérique, ressort beaucoup dans votre production artistique, dans ses trois thèmes principaux que sont la mode, la voiture et la caricature. Pour quelles raisons ?
Mes orientations vers le dessin sont plutôt liées au début de ma vie. Ma mère avait fait les Beaux-Arts et ambitionnait de devenir styliste. Elle n’a pu poursuivre, mais a gardé pleins de dessins de cette période, que je regardais et gribouillais pour les agrémenter de couleurs quand je m’ennuyais. De l’autre côté je n’ai pas eu un parcours conventionnel quand j’étais petit, j’avais énormément de problèmes d’expression. A ce moment-là seuls le dessin et les couleurs me permettaient de traduire à mes copains ou à la maîtresse ce que je ressentais. J’ajouterais à cet intérêt pour le dessin une dernière raison que j’estime probable : comme presque tous les gamins je regardais beaucoup de dessins animés et, fabuleux hasard, c’était une époque à la croisée des chemins car il y en avait des 60’s dessinés « à l’ancienne », d’autres plus récents, et même les premiers DA par ordinateur. Donc chacun avait son style et je ne les regardais pas nécessairement pour leur scénario, plutôt pour la beauté des dessins, la variété des angles, et par fascination de voir des dessins s’animer. Puis comme tout enfant par mimétisme j’essayais de recopier, de créer mes propres cartoons… Quand j’arrivais à faire quelques secondes d’animation j’étais fier !

Quel parcours avez-vous suivi pour perfectionner vos techniques de dessin ?
J’ai fait toutes les options d’arts possibles au collège et au lycée quitte à les cumuler, par curiosité, puis je me suis buté plusieurs années – en vain – à valider des études en Lettres parce que je pensais que les écoles d’arts m’étaient inaccessibles. Mais j’ai eu finalement la chance d’intégrer les Beaux-Arts de Tours ! Malheureusement je n’ai pas pu y finir mon cursus pour diverses raisons mais je ne regrette pas l’expérience… Et puis le propre d’un cursus c’est bien de butiner un peu partout par curiosité n’est-ce-pas ?

Vous êtes aujourd’hui web designer. Quels cheminements vous ont mené vers cette activité à la fois artistique et professionnelle ? Quelle perception en avez-vous ?
Tout a commencé avec mon premier ordinateur, en 1997, un K6 à 133mhz et 200mo de stockage… Soit même pas la puissance d’un téléphone de nos jours ! Futuriste, bien que les outils pour dessiner avec étaient primitifs. C’était le basique Paint, avec lequel on ne peut pas faire grand chose à part dessiner pixel par pixel, ce qui représente un travail de fourmi – tellement gratifiant quand on l’a terminé. Cela porte un nom, c’est du Pixel Art. Mais à 10 ans, dans ma forêt coupé du monde, j’étais loin de me douter de l’existence de cet art, cela m’occupait et j’étais satisfait quand je fabriquais ma petite voiture (Image 2) ! Évidemment avec l’évolution des techniques ma méthode a évolué elle aussi, bien qu’elle ait conservé cette même matrice, celle de dessiner souvent pixel par pixel par exemple. En tous cas on retrouve deux des fils conducteurs qui m’ont attiré vers le dessin : ma passion pour les voitures, dessinées sur papier ou par ordinateur, et mon intérêt grandissant pour la mode que j’ai longtemps caché mais que je suis maintenant heureux de dévoiler. En septembre 2017, j’ai eu la chance de suivre une formation en web design et de m’y spécialiser. Le web designer ne doit pas juste coder un site, il doit le créer, le dessiner, l’imaginer, s’imprégner, afin de créer une véritable expérience pour l’utilisateur. Le but d’un site internet c’est de véhiculer une image, un message, une pensée, et tant d’autres choses. Pour traduire ces ambiances, il faut vraiment avoir une solide fibre artistique et de l’empathie, en se mettant dans la peau d’utilisateurs tous différents, comme les contextes d’utilisation. Le rapport avec le site est complètement différent, ils ne ressentent pas un site de la même manière, et c’est là que un web designer doit avoir de bonnes capacités d’empathie pour proposer la meilleur expérience. D’ailleurs on préfère plutôt parler d’UX Designer, car le webdesigner d’aujourd’hui n’est pas un simple concepteur de site, il est un créateur d’expériences. J’y vois des similitudes avec les installations en art ; dans les deux cas on installe quelque chose (un site ou une oeuvre), à placer dans un contexte, et chacun a des rapports différents à l’espace et à l’oeuvre. Certains vont être émerveillés par l’expérience procurée et l’ingéniosité ou la patte artistique du webdesigner à l’origine de ce site, d’autres vont ressentir de la frustration car il ne convient pas à leurs habitudes de navigation, d’autres vont être déroutés par la manière de naviguer mais vont sentir qu’ils doivent persévérer pour ensuite l’apprécier.  Ce sont des aspects que j’aime vraiment dans le webdesign et qui me font sentir que ce métier est très humain. Actuellement je suis designer pour plusieurs projets, et j’ai eu l’opportunité excitante de participer à la Startup Weekend Tours EdTech et d’y remporter le premier prix au sein de l’équipe Start’n’Pousse. C’était vraiment une aventure humaine condensée, en un week-end, mais intense, et qui m’ouvre maintenant de nouvelles portes. D’ailleurs toute cette formation m’as permise de mieux faire connaître mes dessins, certains du milieu apprécient ma patte graphique, mon empathie en tant que UX Designer, et mon imagination débordante… J’ai pu me faire plaisir en refaisant certains dessins en version « digitale ».

Aimeriez-vous diversifier votre pratique artistique avec celle de la peinture par exemple ?
Honnêtement j’adorerais savoir peindre, aux Beaux-Arts on nous a appris à tendre une toile, fabriquer le châssis, faire soi-même les mélanges de pigments pour la peinture. Les sacs de pigments de peinture de toutes les couleurs exercent sur moi une attraction quasi hypnotique ! Hélas, la peinture ce n’est pas fait pour moi. Pourtant j’ai essayé, mais je dois reconnaître que j’ai de grosses lacunes en modelé, technique qui consiste à donner du volume à un objet, en gestion des ombres et des lumières, et je ne suis franchement pas doué pour dessiner les visages… Les résultats sont juste catastrophiques, j’ai réalisé quelques toiles aux Beaux-Arts parce que c’était plus ou moins obligatoire mais elles ne sont franchement pas très belles à voir. Certains sont doués en peinture, d’autres pas ! Mais j’adore ça, le moindre tableau à la peinture m’accroche l’oeil, et je peux passer des heures à observer tous les coups de pinceaux, l’accumulation de couches sur le tableau, etc. J’ai d’ailleurs une préférence pour les tableaux impressionnistes et fauvistes.

Vous dessinez notamment à l’aquarelle.
Justement l’aquarelle est bien différente de la peinture, qui n’est pas aussi fluide. Dessiner en aquarelle implique de prendre en compte une espèce de « decay » et je suis bien plus à l’aise avec car c’est plus liquide, plus léger, et tu peux retoucher plus facilement. Avec la peinture et sa texture liquide, un coup de pinceau laisse moins de chances de retoucher par la suite à moins d’attendre que ça sèche. Et puis l’aquarelle c’est un autre état d’esprit : les miennes tiennent dans une toute petite boîte que je peux trimballer partout, je dessine quand je veux grâce au pinceau à réservoir.

Que cherchez-vous à dire au travers de vos dessins axés mode ?
Je veux principalement me faire plaisir ! J’ai toujours un tas de petites idées et passé un moment j’essaie de les coucher sur papier, même si finalement je m’éloigne complètement de ce à quoi je pensais à la base. Ce que je veux montrer inconsciemment, c’est peut-être un espèce d’équilibre entre beauté, simplicité, et sensualité. Une femme dans notre société doit constamment jongler entre ces trois valeurs et c’est vraiment quelque chose de compliqué que de ne pas tomber trop dans l’un des trois sans être mal jugée… Ce n’est pas évident non plus de s’en affranchir, j’essaie d’ailleurs de dessiner des personnes un peu « rondes ». J’attache beaucoup d’importance au féminisme et en dessinant je me suis rendu compte que comme beaucoup d’hommes et de femmes j’ai été conditionné par des codes. En dessinant j’essaye de m’en affranchir… Si je peux en casser certains ! Je cherche aussi à redonner une place à certaines pièces de mode qui sont mal jugées : parlez à certaines personnes de pantalons capri, mules à talon, noeuds, sabots, dos nu, robes midi, ballerines, ou de certaines couleurs comme le jaune et elles vous diront que c’est  » nul « ,  » passé de mode « , ou  » des trucs de pute « . Bref des a priori ! Et dans mes dessins je veux montrer qu’il n’y a pas de mauvaises pièces mais plutôt des assemblages à faire pour casser certaines connotations. Par exemple porter des bas résilles avec des escarpins de 16 cm c’est trop  » frontal « , le mieux est de placer séparement ces pièces dans deux tenues différentes et de casser leur image avec par exemple quelque chose de plus casual ou  » enfantin « … Après tout, la mode, c’est juste de la cuisine ! Une fois que l’on sait cela c’est mieux. Donc quand une personne me dit :  » J’adore cette tenue, cela m’inspire tellement, avant je détestais mais en fait ça m’irait bien ! « , c’est l’un des plus beaux compliments que l’on puisse me faire !

3. Cases sens dessus-dessous

3. Cases sens dessus-dessous

Avec quels matériels et supports, et de quelles manières préférez-vous exercer votre art ?
Je fais parti de celles et ceux qui considèrent que le dessin est autant intéressant que les moyens utilisés pour lui donner forme alors j’essaie d’expérimenter et d’utiliser des objets incongrus ou obsolètes… Par exemple j’ai une vieille tablette graphique de 1996 avec le « grain » et les défauts que cela implique dont je me sers. Pour expliquer cette attirance à mélanger les outils, il faut se référer à une autre de mes passions, la technique de la musique : là-dedans, les musiciens aiment bien utiliser beaucoup de matériels, aussi bien des outils dernier cri que de vieilles machines des années 70 ou 80, ou même des synthétiseurs pour enfants… J’ai entendu dire que certains rappeurs enregistraient avec des magnetos Fisher Price certains sons par exemple ! Même chose quand je vois des artistes comme Claude VIOLENTE qui elle a utilisé les qualités et défauts de la boîte à rythme Oberheim DMX ou des synthétiseurs des 80’s pour obtenir le son de son premier album en 2012. Ou encore l’exemple des boîtes à rythme Roland TR808, dont à leur sortie tout le monde trouvait le son pas assez réaliste, et qui ont été reprises par une génération de musiciens désargentés au début des années 90 pour certaines de leurs qualités cachées comme un son très profond qui a donné la House et l’Electro que l’on connaît maintenant ! Du coup c’est pareil : je conçois le dessin comme une espèce de musique à composer, pour laquelle il faut être ouvert d’esprit en ce qui concerne les outils, et donc en utiliser les qualités et les défauts qui vont avec. On a un vieil ordinateur qui affiche seulement 56 couleurs ? Eh bien on peut s’en servir pour un travail typé  » 80’s vibes  » ! On a des aquarelles assez flashys ? On peut faire quelque chose autour du flash de couleur. Encore une fois il n’y a pas de mauvais outils, juste des outils avec des potentiels différent. Donc j’utilise un peu de tout et j’aime bien tester et détourner des choses de leur utilité de base. Mes dessins eux prendront principalement forme sur papier  ou par traitement par ordinateur. Je peux aussi utiliser Instagram non pas pour publier mais pour le traitement de l’image. Car on reproche souvent à Instagram de la  » griller « , mais il a la qualité de la lisser comme un scanner et d’avoir assez de paramètres pour donner un effet différent… C’est un peu notre Roland TR808 à nous !

Jane Valude
janevalude@gmail.com

Administratrice et rédactrice en chef du site PausArt.



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