Laurelarth

Laurelarth

Interview de Laurelarth, tatoueuse et cogérante de Vapeur d’Encres à Lyon (69).

1. Portrait de Laurelarth, par Claire ROUSSET.- 01/2016.

1. Portrait de Laurelarth, par Claire ROUSSET.- 01/2016.

Considérez-vous le tatouage comme un art à part entière ?
C’est effectivement pour moi un art à part entière. La technique du tatouage est pratiquée depuis des milliers d’années, à la fois comme un rite de passage dans certaines cultures, d’identification, et également d’ornement du corps. L’art du tatouage est en perpétuelle évolution et de nouveaux styles font régulièrement leur apparition. Il est basé parfois sur des règles très strictes, plutôt élitistes, mais, depuis quelques années, il s’ouvre à un plus large public. De nombreux ouvrages y font référence en retraçant les origines et les traditions du tatouage et développent, mieux que moi ici, son histoire. A mon échelle, j’essaie d’y apporter mes propres lignes, mon petit paragraphe, pour l’enrichir à ma manière, construire mon propre cheminement, et parfois, par mon travail, aider mes tatoué(e)s à trouver le leur.

Comment êtes-vous devenue tatoueuse ?
J’ai découvert le tatouage au détour d’une peau tatouée, sans grand intérêt au départ, car le motif ne me plaisait pas, je ne me souviens même plus de ce que c’était. J’ai même trouvé ça un peu moche. Ce qui ne m’a pas empêché de dessiner sur les copains et les copines, parce que les feutres, c’est quand même plus rigolo sur la peau. Un jour, j’ai ouvert un magazine de tatouage, et là, la curiosité m’a piqué, vraiment. Je me suis plongée dans la presse spécialisée, et ma fascination sur le sujet s’est installée, et ne me lâche plus. Dès ma majorité, je me suis faite tatouée ma première pièce. J’ai pas mal squatté dans la boutique de mon tatoueur de l’époque, lui posant pleins de questions, et en lui demandant si cela l’intéressait de me prendre en apprentissage. Mais il en avait déjà un, et en parallèle, un cruel manque de confiance en moi et d’assurance m’empêchaient de me lancer dans cette voie : la peur de faire mal, de louper un dessin, de ne pas être à la hauteur. Mais l’envie était là. Ce qui m’intéresse dans le tatouage, c’est le rapport de l’art au corps. Ici, du pigment à la peau. J’ai voulu faire maquilleuse. Mais ces études étaient hors de ma portée financièrement. Un peu par dépit, je me suis lancée dans un BTS stylisme, car étant toujours fascinée par le rapport au corps, le vêtement me semblait être un bon compromis. Ça n’a pas suffit pour me convaincre, alors après quelques jobs alimentaires, j’ai fini par revenir vers le tatouage. Je me suis renseignée sur les démarches à suivre, en allant sur le site du SNAT, et j’ai passé ma formation Hygiène et Salubrité. Après j’ai démarché autour de moi pour décrocher un apprentissage. Mon book était trop axé sur de l’illustration assez fine, on m’a gentiment rabroué. Autodidacte, ça ne m’a pas refroidie, bien au contraire. J’ai persévéré, retravaillé mes dessins, acheté une machine, je me suis entraînée sur des peaux artificielles, puis chez une esthéticienne qui me prêtait sa salle pour exercer. J’ai été prise par un tatoueur à Villefranche-sur-Saône chez qui j’ai fait mes armes. Finalement je suis revenue sur Lyon en travaillant chez un autre confrère.

Noeud de dentelle et arabesques - Flashs dotwork ornemental

2. Noeud de dentelle et arabesques – Flashs dotwork ornemental.- 2017

Vous êtes maintenant cogérante  de la boutique Vapeur d’Encres, mêlant salon de tatouage, cabinet de curiosités et principes solidaires. Quelles curiosités verra-t-on dans le vôtre, et en quoi consistent ces « principes solidaires » ?
Nous avons décidé de réunir dans le cabinet de curiosités nos expositions temporaires et notre exposition permanente qui réunit des « curiosités » issues des mondes animal, végétal et minéral, ainsi que des objets vintages et des oeuvres d’art. Nous préférons garder un peu de mystère…
Les principes solidaires, en interne, c’est l’envie de travailler de manière horizontale, sans hiérarchie, et en parfaite autonomie. Nous souhaitons évoluer sous la forme d’une SCOP. D’un point de vue externe, il s’agit de lutter quotidiennement contre toutes les formes de dominations et de discriminations (nous accueillons tout le monde sans distinction de genre et militons contre le patriarcat, l’homophobie, le racisme, etc.), de mettre en avant un réseau pour valoriser la solidarité (événements à but caritatif), d’exposer des artistes pas ou peu connu(e)s gratuitement, leur permettant, nous l’espérons, d’avoir un tremplin dans le tissu culturel et artistique lyonnais, ansi que de développer le pôle comptabilité afin de proposer à d’autres artistes et artisans des aides et conseils pour la gestion administrative et comptable.

Que peut-on découvrir dans la galerie qui fait elle aussi partie intégrante du lieu ? Quels artistes, événements, va-t-elle mettre en avant ?
Nous préférons le terme “lieu d’exposition” à celui de “galerie” que nous trouvons un peu pompeux. L’idée, c’est qu’il soit ouvert à tous les artistes, sauf aux créations qui pourraient entrer en contradiction avec les

règles d’hygiène allouées à un salon de tatouage. Nous rythmons l’espace avec des vernissages environ tous les deux mois. Nous invitons des artistes pour des performances lors de soirées spéciales, avec des musiciens, conférenciers, etc. Notre planning est bouclé pour cette année 2017, l’année 2018 est programmée également. Nous avons prévu des expositions collectives avec plusieurs artistes en même temps pour en voir davantage. Le concept lancé, nous en avons découvert pleins de talentueux qui retiennent notre attention, essayons de faire en sorte de donner leur chance à tou(te)s. Nous invitons d’ailleurs les personnes qui souhaitent suivre notre agenda d’exposition à s’abonner à la page Facebook de Vapeur d’Encres pour connaître les évènements.

« J’aime les tatouages fins et délicats, je suis une amoureuse de la ligne, des détails et des touches de couleurs. »

Combien de tatoueurs exercent à Vapeur d’Encres?
Actuellement, nous sommes quatre artistes tatoueurs et tatoueuses à travailler au sein de Vapeur d’Encres. Marine aime le dotwork, les tracés noirs façon gravure, et les aplats. Candice est une adepte de la ligne courbe et sketchy pour faire naître son univers poétique peuplé d’animaux et de créatures fabuleuses, en s’inspirant souvent de la pop culture. Hugo se passionne pour le photoréalisme, et les univers obscurs, gores et horrifiques. Il se lance d’ailleurs dans un nouveau style mélangeant néo-trad et réalisme. Personnellement, j’aime les tatouages fins et délicats, je suis une amoureuse de la ligne, des détails et des touches de couleurs… J’avoue avoir beaucoup de mal à parler de mon propre travail et à avoir du recul pour y reconnaître ce que je pourrais appeler « mon style ». Ce n’est pas évident. Nous avons tous les quatre des parcours assez similaires, autodidactes au départ nous nous sommes retrouvé(e)s pour évoluer ensemble dans cet espace commun, pour nous épanouir et profiter de la bonne énergie de chacun(e) pour aller de l’avant. J’ai aussi décidé de prendre un apprenti cette année, qui a pleinement sa place depuis cet été au sein de l’équipe. Le but est de le prendre sous mon aile, mais qu’il puisse profiter de l’expérience de chacun(e) pour avancer dans son apprentissage.

Répondez-vous à toutes les demandes qui peuvent vous être faîtes ou à certaines uniquement ?
Nous avons tou(te)s des styles différents, qui se complètent plutôt bien. Nous ne prétendons pas tout savoir faire. Nous nous adaptons à la demande, mais connaissons nos propres limites graphiques. Comme une image vaut mille mots, le mieux est d’aller voir les portfolios et books de nos artistes résidents pour mieux visualiser leur travail.

3. Crâne Guitare Gibson et Mandala rose, par Laurelarth.-12/2016.

3. Crâne Guitare Gibson et Mandala rose, par Laurelarth.-12/2016.

Comment vous est venue l’envie d’ouvrir ce lieu qui sait se démarquer, à Lyon ? Quels liens voir entre le tatouage, le lieu d’exposition, les principes solidaires?
Lors d’une soirée, en 2015, où Sandra et moi nous retrouvions autour d’un (plusieurs) verre(s), à faire le point sur nos situations professionnelles, nous avons commencer à rêver d’ouvrir notre propre lieu, avec une éthique empreinte de solidarité permettant de nous épanouir personnellement et collectivement ! Sandra gèrerait toute la partie administrative et comptable mais aussi la partie exposition permettant de participer à l’offre culturelle de Lyon, d’affirmer notre vision du monde en valorisant les principes de transmission et de partage. Avec cette structure en tête, je pouvais m’investir totalement dans ma profession, mettre en valeur mes créations et mon imaginaire ! Au fur et à mesure de nos échanges, nous avons mis en place des bases de fonctionnement, jusqu’au jour où ce fut possible. Sandra a quitté son travail pour se dédier totalement au projet, monter le business plan, les divers dossiers administratifs et commencer sa formation en comptabilité. Nous avons choisi de nous établir dans le 9ème arrondissement de Lyon parce qu’il n’y avait ni salon de tatouage ni galerie d’art ! Après plusieurs visites de locaux, nous avons trouvé le lieu parfait pour nous établir, comprenant un grand espace pour accueillir l’équipe tattoo et un autre dédié à notre cabinet de curiosités et aux futures expositions.

Pour financer votre projet, vous avez choisi la solution de la cagnotte en ligne participative Ulule pour récolter des dons. Utile ?
L’objectif a été atteint haut la main, et nous remercions chaudement toutes les personnes qui ont participé. Grâce à elles, nous avons pu démarrer sur les chapeaux de roue notre activité dans ce nouveau local.

Quels objectifs professionnels vous fixez-vous pour la suite ?
Nos objectifs pour Vapeur d’Encres : une entreprise reconnue dans le domaine de l’art et du tatouage, entreprise stable dans laquelle chacun(e) se réalise, s’épanouit et trouve sa place ; des déplacements professionnels à l’international pour participer aux conventions de tatouages / salons d’arts corporels et en tant que tatoueurs guests ; le développement du pôle comptabilité afin de proposer à d’autres artistes et artisans des services en conseils pour la gestion administrative et comptable, le développement d’un réseau pour valoriser la solidarité (événements à but caritatif) ; un tremplin pour lancer des artistes qui démarrent leur activité. Nous aimerions éventuellement embaucher une ou plusieurs personnes pour la communication (graphiste, photographe, vidéaste, etc). Nous mettons en place un partenariat avec un auteur pour la construction des grands projets de tatouage, chose innovante dans le milieu car l’auteur créera une histoire unique à partir d’une longue discussion avec le/la futur(e) tatoué(e), ensuite l’artiste tatoueur se réfèrera à cette histoire pour réaliser l’iconographie du tatouage. C’est un concept nouveau, réfléchit par l’auteur suite à ses observations : de plus en plus de personnes souhaitent se faire tatouer un motif qui leur correspond, mais ne savent pas comment concrétiser cette envie. Le but est de pouvoir cibler un ou plusieurs axes de travail en passant par un texte. Par le bouche-à-oreille, plusieurs personnes se sont montrées intéressées par ce projet, et ont fait le premier pas vers ce tatouage collaboratif. Nous avons actuellement deux projets en cours avec l’auteur.

Suivre Laurelarth :

Suivre Vapeur d’Encres :

Jane Valude
janevalude@gmail.com

Administratrice et rédactrice en chef du site PausArt.



Découvrez aussi

Ti Fleur Henné
Mathilde Seguin
Emilie Teillaud